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Étendre le droit en monument et en image

La troisième journée d’étude du programme SCRIPTA Afficher le droit au Moyen Âge, annulé en raison des circonstances sanitaires, devait penser les liens entre l’écriture du droit et la réalisation monumentale de systèmes de signes devant l’afficher, le promouvoir, le conserver ou le revendiquer. L’image, l’héraldique, l’écriture monumentale deviennent les moyens d’étendre le droit au-delà des formes strictes de sa mise par écrit. Les intervenantes de cette journée ont eu la gentillesse de fournir pour information un résumé de leur intervention ; on y lira tout l’intérêt de poursuivre notre enquête au large, et de chercher à déterminer le sens et le statut de la “charte lapidaire” également par analogie.

Deux belles études de cas donc. La première concerne la célèbre “charte lapidaire” de Simon de Montfort à Saint Arnoult ; une inscription soignée, monumentale, qui se place dans une histoire de copie et de réécriture pour confirmer tardivement les droits d’une paroisse. La seconde nous entraîne au cœur des manuscrits juridiques et concerne les images peintes pour valider le contenu du livre ; signes d’autorité, elles s’inscrivent dans un réseau complexe d’images qui “illustrent” (au sens étymologique) les éléments de droit. Les résumés de ces deux études sont livrés ici sans intervention de ma part et doivent tout au mérite de leurs auteurs, Catherine Marchal et Maria Alessandra Bilotta, que je remercie chaleureusement pour leur patience.

La charte lapidaire de Simon de Montfort dans l’église de Saint Arnoult : un élément du tableau de la tradition d’un acte ? – par Catherine Marchal (École pratique des hautes études, Paris)

L’église de Saint Arnoult en Yvelines, qui fut le siège d’un prieuré de l’abbaye des Fossés et conjointement église paroissiale, abrite une pierre gravée d’une inscription bilingue, latine et française. Cette “charte lapidaire” est connue des historiens, mais elle n’a pas fait l’objet d’études approfondies, les erreurs grossières dont elle est entachée ayant conduit à la considérer comme un faux mal fabriqué au XVIe siècle.

La pierre mesure 96 cm de hauteur et 71 de largeur, elle se trouve désormais dans le bas-côté sud de l’église. Déplacée en 1967, son emplacement initial se trouvait dans le bas-côté nord, sous la première fenêtre de la chapelle dite de la Vierge. Elle est  gravée sur deux colonnes, portant à gauche le texte latin et à droite sa traduction française. Dans le bas est reproduit un sceau, face et revers, ainsi que la queue de parchemin qui l’attache. Le style de l’écriture gothique permet de placer son élaboration dans le courant du XVIe siècle.

Il est manifeste que ce texte contient de nombreuses erreurs et anomalies. Nous allons nous centrer principalement sur l’adresse, qui présente un profil très inhabituel. On se trouve en effet face à une double formule de dévotion, [De]i  providencia benedictionem et kare vite, plutôt inusitée, notamment pour kare (karitatem) vite. Remarquons que le texte latin porte kare ; il semble effectivement y avoir la trace d’un tilde, mais il faut presque procéder à rebours et lire le texte français pour résoudre l’abréviation en karitatem. La formule étrange et plus qu’inhabituelle “charité de vie” interroge, et l’hypothèse d’une mélecture est alors envisagée. Grâce à la thèse d’École des chartes d’André Rhein (La seigneurie de Montfort en Iveline, depuis son origine jusqu’à son union au duché de Bretagne (Xe-XIVe siècle) Mémoires de la Société Historique et Archéologique de Rambouillet et de l’Yveline (SHARY), 1910), j’ai pu localiser un acte du même Simon IV de Montfort conservé par une copie du XVe siècle dans le chartrier de l’abbaye Notre-Dame de Clairefontaine (Yvelines ; AD 78 1H2, fonds de l’abbaye Notre-Dame de Clairefontaine) ; celle-ci apporte un éclairage décisif.

En observant ce document, il semble que nous ayons l’explication de cette formule étrange gravée dans la pierre de Saint Arnoult et je crois qu’il est possible d’affirmer que la formule benedictionem et kare (vite) résulte d’une mélecture de la titulature de Simon, comte de Leicester, seigneur de Montfort et par la providence de Dieu vicomte de Béziers et de Carcassonne.

La comparaison de ce document et de la pierre montre plusieurs similitudes dans les termes employés et dans certaines erreurs commises, mais il y a également quelques différences notables. La première est l’absence, dans la copie de Clairefontaine, des mots vice comes, peut-être oubliés. Or il semble plus que probable que le (kare) vite de Saint-Arnoult doit être compris comme le vice de vice comes. Le ou les auteurs de l’inscription, ne comprenant pas l’abréviation pour Karcassonensis, ont reconstruit ainsi un texte qui leur semblait plus adapté. La seconde différence est Kart à la fin du texte de Saint-Arnoult, traduit de façon fantaisiste par “Kimper-Corentin”, alors qu’il s’agit très probablement là encore de Carcassonne, que le ou les auteurs de l’inscription ne comprenaient plus. La copie de Clairefontaine quant à elle ne porte pas d’indication de lieu mais une liste de témoins relevant de la petite noblesse du domaine des Montfort en Yveline.

Ceci permet de considérer comme plausible l’hypothèse d’une charte originale, que l’inscription lapidaire aurait retranscrite avec les manques et les incompréhensions liés au passage du temps. Celle-ci serait dans ce cas un élément, et le seul parvenu jusqu’à nous, du tableau de la tradition de l’acte original perdu.

En tout état de cause, il est est indéniable que sa fabrication s’est déroulée au XVIe siècle, à un moment où les habitants de Saint-Arnoult ont connu d’importants changements. En 1523, l’église romane était devenue trop petite pour accueillir à la fois les moines et les paroissiens, la fabrique a demandé et obtenu du prieur commendataire un morceau de terre au nord de l’église pour agrandir la nef paroissiale. Les travaux se sont achevés en 1533, comme l’atteste une inscription dans l’église. Cette même année, le 13 juin, l’évêque de Paris, déjà abbé commendataire de Saint-Maur, obtient du pape la sécularisation de l’abbaye, qui sera effective le 17 août 1536. Il est possible que ces changements, corrélés aux travaux dans l’église, aient conduit les habitants à souhaiter afficher de manière monumentale les droits qui leurs étaient accordés dans les bois environnants, ressource importante dans la région.

Il s’agirait donc là d’afficher les droits d’une communauté face à un pouvoir qui peut potentiellement les remettre en cause. Cette inscription a clairement une visée performative, elle affiche des droits sans doute préexistants mais pensés comme menacés, reposant en outre sur un support fragile voire quasi détruit, pour les transposer dans la pierre. Le fait que celle-ci soit installée dans la nouvelle nef construite par et pour les paroissiens, mais dans une église partagée avec les chanoines, peut également être considéré comme une prise de possession symbolique des lieux et l’affirmation de la communauté face au pouvoir de l’évêque. La traduction en français étaie cette analyse, à une époque et pour un public auquel le latin était devenu étranger. Le latin n’était sans doute pas très important aux yeux des commanditaires, si ce n’est pour manifester l’ancienneté des droits et l’authenticité du document, ce qui explique peut-être le piètre niveau de la transcription qui ne s’embarrasse guère de la grammaire et de la syntaxe. De plus, la mémoire de Simon IV de Montfort a connu sous le règne de François Ier un regain d’intérêt. En effet, celui-ci s’est rendu à plusieurs reprises au couvent des Hautes-Bruyères où se trouvait le tombeau de Simon, à quelque vingt kilomètres à vol d’oiseau de Saint-Arnoult, il a même souhaité que son cœur y soit déposé après sa mort. Placés sous ce patronage illustre, les habitants ajoutaient à l’autorité de l’acte en lui-même la gloire de son auteur.

Les images avec valeur de droit : quelques réflexions sur la valeur de droit des illustrations des manuscrits de droit civiques au Moyen Âge (XIIIe-XVe siècle) – par Maria Alessandra Bilotta (Institut d’études médiévales, Université nouvelle de Lisbonne)*.

Avec cette intervention, il s’agissait d’évoquer les circonstances dans lesquelles les illustrations peintes dans les manuscrits juridiques (compilations et textes normatifs) concourent à valider la valeur juridique exprimée dans le texte qu’elles accompagnent. Il y a, dans le système complexe d’images qui accompagnent les textes juridiques, une différence importante entre les images qui accompagnent le texte, exprimant certains concepts sous forme visuelle, et les images qui d’autre part corroborent et donnent un poids juridique à la norme exprimée dans le texte juridique.

Parmi les images qui illustrent les compilations de droit civil, certaines présentent un lien particulièrement significatif avec le texte. C’est le cas par exemple des images utilisées pour illustrer l’Interditctum (De interdictis sive extraordinariis actionibus, quae pro son concurrent) au début du livre XLIII du Digestum Novum, où apparait très souvent l’arbre dont les racines doivent être coupées car elles endommagent une habitation. Ou encore, l’image qui introduit, dans le livre XXIX du Digestum Infortiatum, le testament du soldat en bataille (De testamentum militis), où on voit le soldat représenté avant de combattre en train de graver ses volontés sur la pierre ou sur un bouclier – c’est une exception à la loi, aux modalités rigides et aux formalités régissant la rédaction du testament (témoins, support de l’écriture, notaire, etc.), mais applicable compte tenu du caractère exceptionnel du moment ; dans ce cas, le texte du testament devient une écriture exposée, gravée sur pierre ou sur métal qui, comme l’explique le texte du Digestum Infortiatum, possède une valeur légale.

Il existe également d’autres typologies de manuscrits juridiques, de nature plus strictement normative : documents officiels – les bandi pontificaux par exemple – dans lesquels les illustrations montrent en détail ce que le texte de la loi décrit avec précision : les poids, les pièces de monnaie, les mesures pour le pain, la pêche ou la chasse. Dans ce cas, nous avons affaire à des images complémentaires au texte ; l’absence de ces illustrations invaliderait la valeur normative des textes (le texte a une valeur normative car il provient d’un organisme public produisant des actes à valeur juridique, mais sans images le texte est incompréhensible, donc invalide). Dans cette dernière catégorie d’images, on peut placer aussi les Arbres de consanguinité quand elles se rencontrent dans des testaments ou des actes de mariage, ou quand elles sont complémentaires à la loi. Ces images ont valeur de droit également quand elles sont peintes dans une compilation qui reçoit une validation publique. Par exemple, si un exemplaire du Codex Justinien contenant de telles images avait été copié par une chancellerie, elles se verraient immédiatement attribuer valeur de loi.

Enluminure tirée du Heidelberger Sachsenspiegel, cod. Pal. germ. 164 f. 26v : Fondation d’un village à partir de racines sauvages. Le propriétaire remet au représentant légal des agriculteurs, le « maître d’œuvre », un document scellé qui accorde le droit de succession.

À cette deuxième catégorie d’images appartiennent également certaines images qui accompagnent les lois contenues dans les Statuts des villes (comme, par exemple, les images qui accompagnent le texte de la loi qui établit le type et la taille du poisson qui peut être pêché), dans les Statuts des corporations (où les images ont force de loi parce qu’elles sont soumises à une procédure de validation de la corporation, du chambellan et du podestà municipal). On peut le voir, par exemple, dans la miniature peinte en bas de page du Statut des draperies de la ville de Bologne de 1346 (Bologne, Archives d’État, codici miniati 12), enluminé par le maître de 1346, dans laquelle est représentée la procédure juridique par laquelle se vérifie l’emendatio du Statut. Toujours parmi les images complémentaires du texte normatif, on peut également inclure celles du célèbre Sachsenspiegel, le Miroir des Saxons, le plus ancien recueil de droit de l’aire germanique (voir, par exemple, l’exemplaire enluminé conservé à Heidelberg, le Heidelberger Sachsenspiegel, cod. Pal. germ. 164). Enfin, même s’il ne s’agit pas d’illustrations enluminées correspondant au texte, il est important de rappeler dans ce contexte la valeur de légitimation que les sceaux et les signa notariaux confèrent aux textes qui accompagnent.

* Cette recherche est financée par des fonds nationaux portugais à travers la FCT – Fundação para a Ciência e a Tecnologia, I.P., dans le cadre du contrat-programme prévu aux numéros 4, 5 et 6 de l’art. 23.o du D.L. n.o 57/2016, du 29 août, modifiée par la loi n.o 57/2017, du 19 juillet. Cette recherche est également menée au sein de l’équipe IUS ILLUMINATUM, coordonnée par Maria Alessandra Bilotta – Instituto de Estudos Mediovais (IEM) – Faculdade de Faculdade de Ciências Sociais et Humanas de l’Universidade NOVA de Lisbonne. Nous tenons à remercier Viviana Persi pour les échanges d’opinions fructueux et pour avoir contribué par sa profonde connaissance de la science juridique médiévale à clarifier le sens juridique de certaines images.

Les moyens et les raisons de l’art

L’appel à communication pour le très grand forum de l’histoire de l’art médiéval à Francfort vient de paraître ; il sera consacré aux sens, bien entendu. Dans cette grande tendance de l’historiographie, il y a des productions qui véritablement changent les perspectives sur la question, en introduisant quelque chose de “plus” dans la démarche. C’est le cas avec le projet “Migrating Art Historians” et ses publications récentes.

Voilà quelques jours qu’on m’a demandé d’effectuer le compte rendu d’un livre un peu particulier, paru il y a de cela plusieurs mois, et curieusement passé inaperçu ou presque dans le flot des publications sur le Moyen Âge. La revue dans laquelle cette recension devrait être publiée prochainement ­– les Cahiers de civilisation médiévale, pour la nommer – a joué un rôle dans plusieurs débats historiographiques importants ces dernières années. Elle autorise pour cela des textes assez longs (15 000 signes environ) dans lesquels les lecteurs sont invités à décrire dans le détail le contenu des ouvrages et, s’ils le souhaitent, à souligner les enjeux historiographiques en présence. Il s’agit ainsi de contribuer à l’établissement de conversations constructives, respectueuses et problématiques quant aux tendances de la médiévistique et au futur des disciplines ; et pour faire tout cela, 15 000 signes c’est finalement assez court quand l’ouvrage à recenser est dense, novateur, ambitieux et provocateur à la fois, comme c’est le cas avec le volume Migrating Art Historians on the Sacred Ways.

Il ne s’agit donc pas ici de reproduire le compte rendu à paraître dans les Cahiers de civilisation médiévale, mais plutôt de partager quelques réflexions sur ce projet dans toutes ses déclinaisons. C’est un jalon dans le cours de l’historiographie en histoire de l’art du Moyen Âge, et il n’est peut-être pas inutile de contribuer modestement à la diffusion de cette aventure.

Parce que c’est bien une aventure que ce projet “Migrating Art Historians”. Lancé par le brillant Ivan Foletti à l’Université de Brno en 2016, il est aussi simple à définir qu’il a dû être difficile à monter ! “Migrating Art Historians”, c’est une formation globale en histoire de l’art médiéval sous la forme d’un pèlerinage sur les routes d’Europe, de Lausanne à Conques d’Est en Ouest, de Conques au Mont-Saint-Michel du Sud au Nord. Les étudiants en master et en doctorat sont conduits par leur maître de site en site pour découvrir, ressentir et appréhender les monuments et les images à la manière des pèlerins du Moyen Âge. En faisant l’expérience de la marche, de la lenteur, de la fatigue, du temps qui passe et du temps qu’il fait, il s’agit d’incorporer les sensations de la route, de ressentir leurs effets sur la perception et la compréhension des grandes églises de pèlerinages et de leur décor. À la froideur clinique de la salle de classe, “Migrating Art Historians” substitue la chaleur de l’expérience ; au phénomène de l’absence suscité par les diapositives, le projet oppose la présence du monument – physique, immédiat, sans filtre, il doit s’imposer aux sens de l’étudiant-pèlerin. Voilà pour l’idée générale : une aventure que tous les étudiants en histoire de l’art médiéval rêveraient de vivre.

Quiconque s’est frotté de près ou de loin à l’organisation d’une manifestation scientifique imagine sans encombre les efforts, la patience et l’abnégation qu’il a fallu à Ivan Foletti pour mener à bien son projet. Le livre Migrating Art Historians ne manque pas de lister l’ensemble des bonnes volontés qui ont rendu possible une telle aventure à travers l’Europe. Il ne s’agissait pas simplement d’emmener des étudiants en sortie pédagogique ; il fallait assurer sur les 1500 kilomètres du pèlerinage la logistique et l’enseignement. Lors de plusieurs haltes monastiques, les étudiants ont en effet reçu une formation plus traditionnelle dans sa forme, dispensée par quelques-uns des plus grands historiens de l’art médiéval du moment. En faisant ainsi alterner une approche incorporée du monument et une parole d’autorité, la formation devenait complète et la migration ne pouvait être taxée d’anecdotique, de superflue, d’aventure new age sans fondement ni ambition intellectuelle. C’est toute l’intelligence de “Migrating Art Historians” d’avoir ainsi évité, au moins sur le principe, une coolitude de bon ton.

Pour comprendre toute l’étendue du projet, il ne faut pas se contenter de lire le livre Migrating Art Historians on the Sacred Ways publié en novembre 2018 sous la direction d’Ivan Foletti, Katarína Kravičíková, Adrien Palladino et Sabina Rosenbergová. Le volume est certes magnifique dans sa présentation, dans son contenu, dans ses illustrations, mais il ne suffit pas, je crois, à rendre compte de l’expérience “Migrating Art Historians” dans sa complexité – comment le pourrait-il d’ailleurs ? Il faut adosser au livre les publications présentant le projet avant sa réalisation ou au retour du pèlerinage, comme le très bon article de synthèse de Martin Lesák posté sur Interartive. Il faut surtout prendre le temps de visionner les très nombreuses vidéos réalisées pour le projet : des témoignages de soutien d’historiens de l’art aux clips de présentation de l’aventure, de la captation des cours dispensés lors des haltes monastiques aux documentaires réalisés sur la route, la page YouTube du Center for Early Medieval Studies de l’Université de Brno regorgent de ressources originales qui viennent augmenter le livre d’un vécu essentiel pour essayer d’approcher dans ses livrables ce que fut le projet “Migrating Art Historians”. De fait, cette dimension multimédia est non seulement bienvenue, mais elle aurait sans doute encore pu être développée pour tout à fait traduire dans un rendu le fruit de la longue expérience du chemin.

C’est après avoir lu le livre et visionné l’ensemble des contenus vidéos donc, que je me permets ici quelques notes sur ce projet unique avec le seul espoir qu’elles inviteront d’autres chercheurs à partager le travail d’Ivan Foletti et de ses étudiants.

Penser avec le corps

L’excellente introduction du volume Migrating Art Historians on the Sacred Ways rappelle les enjeux de projet : marcher sur les routes de pèlerinages du Moyen Âge pour découvrir par le corps et par les sens les monuments et les œuvres de l’art médiéval. Penser en marcheur, voir en pèlerin. Le mouvement est central dans le documentaire : le groupe se déplace sans cesse sur les chemins, dans les vignes, sous la neige. Les gros plans répétés sur les chaussures de montagne traduisent la répétition du cheminement au cours des 123 jours de voyage. La fatigue, l’expérience dans la chair des difficultés de la marche à pied, l’euphorie au contraire à l’approche des grands sites, l’exigence d’un corps qu’il faut nourrir et ménager : c’est le cœur du récit proposé par le film Quatre mois de rencontres : du paysage à l’objet et à l’homme qui rassemble les courts documentaires tournés sur la route. Une pratique de l’histoire de l’art qui s’émancipe de la salle de classe pour se frotter à l’objet dans sa réalité matérielle et sensorielle. Une rencontre des épidermes dans le but de comprendre plutôt que de savoir, de sentir plutôt que d’analyser. La voix d’Hans Belting qui ouvre le documentaire pose le corps et les sens au cœur de l’expérience de l’art médiéval et voit dans la démarche entreprise par Ivan Foletti l’occasion de “révolutionner la discipline”. Tout est dit : abandonner, le temps du voyage, la “théorie” pour lui préférer la présence des œuvres.

Parce qu’il ne s’agit pas uniquement de faire l’expérience des monuments, mais bien de mesurer ce qu’elle permet dans notre connaissance de l’art médiéval, “Migrating Art Historians” inscrit son ambition d’une part dans une histoire des pèlerinages au Moyen Âge et au-delà, et d’autre part dans une anthropologie historique du fait pèlerinage et de ses effets sur la perception, le corps et l’esprit du marcheur. Véritables piliers méthodologiques de l’aventure, ces réflexions sur ce que marcher la foi signifie sont essentielles et servent de garde-fous pour le projet qui évite ainsi le récit un peu facile d’une simple aventure humaine, aussi satisfaisante soit-elle.

Dans son attachement au corps et aux sens dans l’analyse de la valeur et des effets de l’art médiéval, “Migrating Art Historians” intervient au bon moment, et trouve naturellement sa place dans l’historiographie. L’éclairage au cierge du visage de la statue de sainte Foy (p. 45 et 313 dans le livre et que l’on aperçoit à plusieurs reprises dans le documentaire) convoque ainsi l’ensemble des réflexions proposées ces dernières années par Bissera Pentcheva par exemple autour de l’activation des œuvres d’art et de la présence “iconique” des corps de l’orfèvrerie médiévale. La notion d’activation, omniprésente elle aussi, introduit les apports fondamentaux d’Herbert Kessler et de Cynthia Hahn quant à l’agentivité des objets sacrés. En ce sens, “Migrating Art Historians” peut être considéré comme une gigantesque mise à l’épreuve des faits artistiques de ces grandes tendances historiographiques. Le projet a ainsi traduit dans une démarche de perception, celle du pèlerin, ce que l’historien de l’art décrit des possibilités du monument et de l’image dans l’expérience de l’art. Confirme-t-il ces connaissances ou les relativise-t-il au contraire ? La question n’est sans doute pas là. Il permet en revanche d’affirmer, avec plus de force encore si besoin, qu’une connaissance de l’art qui rejetterait le corps et l’expérience du côté d’une phénoménologie sèche ignorerait ce qui constitue le cœur de la production artistique médiévale, à savoir l’incorporation et l’activation de l’objet et de l’image dès lors qu’ils doivent manifester dans le monde une présence transcendante. “Migrating Art Historians” constitue un plaidoyer pour une anthropologie pleine de l’image médiévale.

Paysages

Le deuxième point à retenir dans le projet et ses livrables concerne l’importance du paysage. En apparence, rien de nouveau ici. On sait que les monuments médiévaux sont conçus en lien avec leur environnement naturel ; qu’ils prennent possession d’un paysage qu’ils finissent par occuper en symbiose et par définir en partie. La silhouette d’une église ne se conçoit pas sans le relief, la végétation, le dessin d’un tout dans lequel elle s’insère. Le dialogue entre la construction humaine et la nature est très présent dans le livre comme dans le film. On sent que l’expérience de la route est avant tout celle d’une traversée au cœur des paysages ; les superbes clichés qui rythment le volume et les très beaux plans des plateaux du Cantal, des plaines de la Loire dans le documentaire traduisent en images ce que les pèlerins ont ressenti de leur immersion dans la nature. La volonté de se rapprocher, sans naïveté cependant, d’une forme médiévale du pèlerinage commandait une telle attention au paysage, au climat, aux distances, aux aléas de la route. Je dis “sans naïveté” parce que “Migrating Art Historians” n’est ni un re-enactment, ni un happening. À plusieurs reprises, Ivan Foletti et son groupe rappellent que tout les sépare des moyens et des circonstances médiévales du pèlerinage : l’équipement, c’est évident, mais plus encore l’ambition spirituelle. Si le paysage est donc le cadre de la route, le monde d’aujourd’hui en constitue la réalité. Le passage d’un TGV en arrière-plan des marcheurs, l’image d’une centrale nucléaire décrite comme une “aberration produite par l’homme”, les supermarchés, “ces temples de la consommation”… Autant d’éléments d’un environnement contemporain qui réconcilie dans la douleur le pèlerin et l’historien de l’art, séparé pour un temps dans la contemplation d’une nature qui invite à méditer, croire et prier.

Le grand intérêt de cette approche du monument par le paysage réside dans le fait qu’elle pose l’art médiéval dans une écologie complexe, dans un milieu où les hommes, la divinité et sa création interagissent. Là encore, l’anthropologie apporte de solides bases théoriques pour la description de ces interactions et permettent une éco-histoire en prise avec les besoins les moins tangibles des sociétés anciennes : la spiritualité, la croyance, le rite. Une telle attention au « milieu » permet de belles lectures de certains sites que l’on croyait connaître absolument, mais que l’introduction des éco-facteurs permet de revisiter. C’est le cas de la tour-porche de Saint-Benoît-sur-Loire qui, offrant un abri aux intempéries et un lieu de repos et d’attente, devient “forêt” peuplée de figures découvertes dans la lenteur de la contemplation et de la fatigue – le texte de Cécile Voyer dans Migrating Art Histiorians on the Sacred Ways est remarquable en ce sens.

Le documentaire contribue à la création d’un paysage indéterminé dans sa localisation. Les noms des œuvres et des lieux qui apparaissent à l’écran ne sont pas donnés. La succession rapide des plans et des images, l’absence de linéarité dans l’enchainement des séquences et les nombreuses répétitions construisent une terre du milieu qui n’a de réalité et de cohérence que dans le fait qu’elle a été effectivement parcourue par les historiens de l’art de Brno. Le paysage de “Migrating Art Historians”, c’est finalement un certain Moyen Âge dessiné autant par les hommes et les femmes qui ont parcouru ces routes que par les historiens de l’art qui en ont étudié les monuments. Le volume renforce encore cette impression dans la mesure où il contient également de très bons articles consacrés à des sites qui n’ont pas fait l’objet d’une expérience sensible de la part des pèlerins. Un Moyen Âge inventé donc par le tracé d’une route sur laquelle se mêlent le désir de connaître, la volonté de ressentir, et le besoin de construire une épistémologie différenciée remettant l’art dans le monde qui est le sien.

Frontalité

Karolina Foletti, dans ce qui peut être considéré comme la conclusion du livre Migrating Art Historians et du projet dans son ensemble, revient sur la nécessité de penser les œuvres du Moyen Âge à l’extérieur du livre universitaire ; sur le refus de les réduire à une série de clichés présentés frontalement et en deux dimensions. Et c’est là le grand mérite de cette aventure, celui d’avoir su ajouter à la frontalité la complexité d’une relation incorporée, ressentie, parcourue – vécue, finalement. En ce sens, les différents livrables du projet “Migrating Art Historians” ont dû renoncer à une forme de radicalité qui aurait consisté à évacuer complètement toutes les illustrations rappelant d’une façon ou d’une autre le manuel universitaire, le catalogue d’exposition ou la brochure touristique ; à dépouiller l’image et le monument du statut d’œuvre d’art accordé par la présentation académique de la reproduction et à les revêtir uniquement de ce que génère le regard du pèlerin – il y a, en tout et pour tout, une seule image du travail des étudiants en bibliothèque avant le départ de Brno. Il aurait été impossible de procéder ainsi, dans le livre du moins. Dans la mesure où celui-ci présente des articles scientifiques qui accompagnent le récit de l’aventure et qui prennent appui sur les illustrations pour analyser, démontrer et convaincre, le maintien de la frontalité est nécessaire et toujours pertinent. Je ne peux cependant m’empêcher d’imaginer le film Quatre mois de rencontres sans aucune illustration, construit uniquement à partir des images filmées durant le pèlerinage et qui prennent toujours en considération le point de vue, l’angle de l’observation et qui traduisent d’une certaine façon dans le film l’état du corps et de l’âme face à l’image.

Cette frontalité négociée en fonction des besoins rhétoriques des livrables produit in fine un corpus original des œuvres étudiées par Ivan Foletti et ses marcheurs. Original d’abord dans son périmètre : il n’était pas question d’entrer et de décrire l’ensemble des monuments médiévaux rencontrés sur les 1500 kilomètres du pèlerinage. Il a fallu renoncer à toute forme de systématisme et c’est tant mieux ! Cette conception solide mais libre de la notion même de “corpus” est sans aucun doute extrêmement productive dans nos recherches que nous avons tendance à contraindre sous les exigences d’une exhaustivité et d’un systématisme que les sources sont souvent incapables de fournir ; et ce n’est qu’à force de justifications parfois alambiquées que nous façonnons les conditions d’une servitude volontaire à notre corpus. “Migrating Art Historians” a bien entendu du posé les grandes articulations de son corpus – Conques, Le-Puy-en-Velay, Nevers, Le Mont-Saint-Michel – en fonction des questions posées aux monuments et à leur distribution sur les grandes routes de pèlerinages du Moyen Âge. Dans les intervalles de temps et d’espace entre ces étapes, ce sont les circonstances qui ont arrêté les pas des pèlerins : la disponibilité, l’envie, l’intérêt, l’attirance inconsciente, le désir de voir ou d’ignorer. Ce choix délibéré n’enlève rien à la validité d’une démarche s’il discute en amont les notions de représentativité, d’exemplarité et d’exemples. C’est évidemment le cas dans ce projet sérieux et solide et c’est sans doute assez proche de la démarche du pèlerin se rendant en un sanctuaire particulier et envisageant les pointillés de son voyage comme une ligne des possibles.

La seconde originalité du corpus de “Migrating Art Historians” réside dans la conception particulière du monument qu’il génère. Il est simultanément l’objet d’une expérience sensible et d’une analyse scientifique ; la première apportant une âme à la seconde, la seconde un contexte à la première. Au cœur du documentaire, la question est posée directement au sujet des “monuments du passé : Qu’est-ce que le Moyen Âge aujourd’hui ?”. Comment résoudre, face au monument, le regard posé sur l’image, ce déchirement entre le passé et le contemporain ? Que reste-t-il dans le Pantocrator de Conques de la grande théophanie médiévale ? Que reste-t-il du pèlerin dans le regard de l’historien de l’art ? Que reste-t-il du sentiment dans l’érudition ? La question freudienne de la persistance du rêve fait son entrée ; elle est évoquée à demi-mots dans le documentaire au sujet des images qui s’animent dans la fatigue du regard. Le patrimoine envisagé par le corpus de “Migrating Art Historians” s’enrichit alors des sensations éprouvées face aux monuments, à leur incorporation dans la durée du cheminement, et donc dans leur mémoire. C’est un patrimoine « augmenté » qui échappe par conséquent à toute tentative d’enfermement dans un livre ou dans un film. Bien des images tentent de capter cette rencontre ; la photographie essaie d’attraper dans le regard de la caméra le regard du sujet, comme l’a bien décrit Laurent Jenny. Je prends un seul exemple, celui de figure 11 à la page 291. Au premier plan, une épaule, floue, discrète ; au deuxième plan, l’image de sainte Foy de Conques photographiée hors de sa vitrine de protection ; au troisième plan, le visage attentif d’une étudiante. Le corps métallique de sainte Foy est placé entre les corps de chair des étudiants. Une vraie rencontre incorporée. Le regard de la jeune femme est posé sur la bouche de sainte Foy, elle semble esquisser à peine un sourire. Hiératisme pour la statue, vitalité pour l’étudiante : l’appareil photo a réussi à retenir ce moment de rencontre, c’est certain, mais que reste-t-il de la puissante de cette image quand elle est insérée dans le très beau texte de Cynthia Hahn et d’Adrien Palladino consacré aux reliquaires ? Fermez la porte à la frontalité et elle revient par la fenêtre.

Réflexivité

Migrating Art Historians on the Sacred Ways est une très belle publication, à tous points de vue. Elle constitue une somme sur la question du pèlerinage au Moyen Âge et sa traduction monumentale. Rien n’est laissé de côté : l’histoire du pèlerinage, le corps du pèlerin, la spiritualité chrétienne à l’œuvre sur le chemin, les lieux de culte et les objets de dévotion. Les études de cas sont souvent novatrices et les chapitres introductifs aux différentes parties de l’ouvrage sont d’excellentes synthèses théoriques et historiographiques. Les points les plus importants de la thématique sont condensés dans le documentaire sous forme d’énoncés grand public qui ont permis au film de recevoir un accueil remarquable en dehors de la communauté restreinte des historiens de l’art. Dans ce contexte, les généralités deviennent nécessaires, les simplifications indispensables. Il n’y a donc rien à redire, je pense, sur la recevabilité des livrables de “Migrating Art Historians”, bien au contraire. En lui-même, le volume publié en 2018 devrait s’imposer comme un travail de référence, parfaitement en prise avec les débats historiographiques du moment. Bien plus encore, en raison du caractère original et excitant de l’aventure, il est une aubaine éditoriale pour sensibiliser le public universitaire aux enjeux anthropologiques de l’histoire de l’art médiéval, et attirer de la sorte de nouveaux étudiants dans le domaine des études médiévales. C’est le constat que fait Karolina Foletti dans sa conclusion : avec “Migrating Art Historians”, les historiens de l’art parlent au plus grand nombre sur la route, sur les sites, dans les salles de cinéma et dans les salles de cours.

Il manquerait peut-être, dans le film comme dans le livre, la possibilité pour le lecteur et le spectateur de ressentir par procuration ce que les pèlerins ont ressenti des objets et des images qu’ils ont croisés sur la route. Dans le livre, les choses semblent entendues : à moins de recourir à un tout autre genre éditorial et de transformer Migrating Art Historians on the Sacred Ways en un récit de voyage tout à fait subjectif, le compte rendu d’une expérience incorporée semble être banni d’une telle publication. On pourrait plaider pour la réconciliation de l’érudition et de la littérature, c’est certain, et imaginer pour le récit de ce pèlerinage quelque chose comme les Trois heures au Musée du Prado d’Eugenio d’Ors. La place serait laissée à un “je” sensible et passionné, à un connaisseur qui s’émerveille, à un commentateur capable de poésie. Mais ce n’était pas le but du livre et c’est là un secteur à réinventer complètement ! Qu’en est-il du film ? Pour Quatre mois de rencontres : du paysage à l’objet et à l’homme, l’équipe d’Ivan Foletti semble avoir choisi de ne pas investir complètement l’image d’une véritable réflexivité quant à l’expérience proposée aux étudiants. La « condition de pèlerin » est en effet constamment déléguée à la caméra qui n’occupe le cœur de la troupe qu’en de rares occasions. La narration se fait en off à la première personne du pluriel. Elle a le mérite de gommer les individualités et d’affirmer le caractère communautaire de la vie sur le chemin, mais elle enterre peut-être trop profondément l’individualité du regard posé sur les monuments. Les voix des pèlerins ne sont jamais au premier plan et il n’y a d’interviews que pour les personnes rencontrées sur les sites ou lors des étapes. Pour analyser l’expérience, on aurait aimé entendre le témoignage des étudiants durant les visites ou les moments de repos. Les conférences de presse tenues au cours du pèlerinage et accessibles en ligne pallient en partie cette légère frustration, mais en partie seulement. Finalement, on aimerait que la jeune femme qui a posé les yeux sur sainte Foy dans la figure 11 de la page 291 traduise en paroles sa rencontre et son impact sur son travail d’historienne de l’art, sur sa “condition de pèlerin”, sur sa vie peut-être. On aimerait que la dernière partie du titre, “à l’homme”, soit plus à l’honneur dans les 68 minutes du documentaire.

Cette frustration est sans aucun doute, pour ma part du moins, déclenchée par une jalousie malsaine de ne pas avoir eu la chance de participer à une telle aventure, et on ne partagera pas c’est probable cette envie d’en savoir plus de l’intérieur… En revanche, elle doit inviter à s’arrêter sur les moyens dont disposent aujourd’hui les sciences humaines et sociales pour parler d’elles-mêmes ; non pas par narcissisme, mais pour donner à connaître de façon beaucoup plus incarnée les grands enjeux épistémologiques et la dimension « totale » de l’étude des images, des artefacts et des monuments de l’art médiéval. La réalisation du documentaire Quatre mois de rencontres : du paysage à l’objet et à l’homme est une idée remarquable et ô combien utile. Il constitue à mon sens un formidable outil pédagogique, à l’image du très beau film Le triomphe des images il y a mille ans, réalisé par Jérôme Prieur en 2016. L’un comme l’autre témoignent de l’immense créativité des artistes médiévaux et de l’expertise nécessaire des médiévistes pour inscrire leur production dans une histoire générale de la pensée visuelle. Le film produit dans le cadre de “Migrating Art Historians” va cependant plus loin dans la mesure où il cherche à montrer dans sa structure les moyens de parvenir à cette connaissance, ici en se concentrant sur la perception sensorielle des œuvres d’art et sur leur environnement matériel et naturel. Parvient-il tout à fait à s’engager sur le chemin de la réflexivité et à faire du média l’indice d’une méthode ? C’est discutable, mais il a l’immense mérite de lancer le débat et d’installer les productions audiovisuelles parmi les livrables possibles de la recherche en science humaines et sociales.

Tout était là : dans le crissement de la neige sous les bottes de marche ; dans le soleil qui dévoile lentement les images du tympan de Conques ; dans l’énergie du frère Cyrille ; dans l’hospitalité des habitants des villages qui ont offert un toit aux marcheurs ; dans la richesse du programme iconographie de la tour-porche de Saint-Benoit-sur-Loire ; dans les processions croisées au détour des églises ; dans l’inclinaison des marches du Puy-en-Velay ; dans l’alignement des sacs de couchage dans un pré d’Auvergne ; dans les reflets de la flamme sur l’or de sainte Foy ; dans la foule du Mont-Saint-Michel. Il y avait là de quoi socialiser l’histoire de l’art, de quoi en refaire une histoire d’hommes et de femmes : créateurs, artistes, concepteurs, promoteurs, artisans, spectateurs, pèlerins, passants, hôtes, conservateurs, propriétaires. L’aventure est un succès, incontestablement. Ivan Foletti et son équipe n’ont renoncé, avec “Migrating Art Historians”, qu’à ce que les pratiques universitaires de l’histoire de l’art médiéval devront à terme réintroduire dans l’enseignement et la recherche pour donner à voir ce que sont les images et les objets du Moyen Âge dans toutes leurs dimensions matérielles, esthétiques, spirituelles et transcendantes. D’ici-là, le livre, les articles et les vidéos mis à disposition par le projet “Migrating Art Historians” sont une bouffée d’oxygène, une source de motivation, de réflexion et – espérons-le – de débats pour poursuivre la recherche des raisons et des moyens de l’art au Moyen Âge.

Tous les clichés du projet “Migrating Art Historians” sont issus des publications en ligne du projet ; on les retrouvera dans le livre.

Lenteurs

La réflexion sur le temps de l’image médiévale doit tenir compte des enjeux de son exposition dans l’histoire. Au Moyen Âge, au musée, dans les livres, sur le web, elle met au défi une opposition, finalement très actuelle, entre fixité et mouvement, entre stabilité et altération. À l’occasion de l’exposition Mirrors of the Unseen consacrée au vidéaste Bill Viola, quelques notes sur le besoin de lenteur face à l’image, notamment quand celle-ci est au cœur de la contemplation – érudite, spirituelle, poétique.

La saturation du contemporain par les images est désormais acquise. Elle est devenue un trope – parfois un peu facile – des visual studies, un raccourci chargé d’expliquer sans véritablement le faire notre insensibilité face aux images violentes, sales, indignes, insoutenables. L’excès du visuel se justifie ainsi par la brutalité nécessaire à imposer à un regard qu’il convient de déranger, secouer, réveiller de son overdose permanente d’images. À force de voir pourtant, on ne regarde plus ; et c’est là un autre trope facile, celui de la “transparence”, dans les mots de Byung-Chul Han. La succession permanente des images sur les écrans, le swipe Instagram, la mise en diapositives rapides et semblables du réel favorisent la dissolution de l’image. Que se passe-t-il dans notre rapport au monde quand il n’est fait que d’images ? Que reste-t-il du concept d’image, de ce qu’il produit dans la connaissance ou la beauté, quand il se banalise au point de remplacer la relation à l’autre, à l’événement, à l’histoire, etc. ? La littérature n’en finit pas de décrire et de critiquer à sa façon une situation en apparence inexorable. Román Gubern a consacré nombre de ses écrits à la description de cette “iconosphère contemporaine” vide et saturée à la fois, tellement agitée d’images qu’elle en devient anecdotique, insipide, insignifiante. Gilles Lipovetsky, entre autres, a analysé la société de l’hyper-écran dans laquelle le réel n’est qu’images. C’est aux historiens de l’art que semble revenir la tâche d’approfondir ces réflexions et de discuter ce qu’il faut entendre par “image” dans un tel contexte – Georges Didi-Huberman, Horst Bredekamp, Jean Wirth… Existe-t-il encore des images au temps de “l’écran global” ? Les travaux d’André Gunthert en particulier interroge sans cesse les enjeux de l’image sociale aujourd’hui, et dépassent ainsi les descriptions aux accents parfois nostalgiques d’une culture visuelle qui serait devenue trop omniprésente pour signifier.

Parmi ses travers, l’écran global n’offrirait aucun espace pour la contemplation. Pour être efficace, la saturation s’appuierait en effet sur le remplacement d’une image par une autre ; un défilement permanent, une urgence visuelle. Le regard n’accroche rien qui n’ait déjà disparu et ne se voit offert aucune possibilité de “s’attarder”, comme l’écrit toujours Byung-Chul Han dans un autre essai récent. L’image est consommée à la hâte et détruite en un instant. Tout exercice de lenteur se voit empêché ou bien par l’abondance, ou bien par la disposition des images, et l’entreprise sensible et intellectuelle consistant à inspecter (au sens étymologique du mot) est réservée à celui qui possède le temps, la compétence (l’historien de l’art, l’expert) ou l’image elle-même (le collectionneur, l’artiste). Confisquée aux spectateurs, la possibilité de regarder plutôt que de voir devient un luxe.

C’est une évidence pourtant : ce n’est que dans le temps long et lent de l’observation de l’image que celle-ci dit quelque chose. La lenteur de la contemplation est souvent ce qui permet au regard de percevoir les images telles qu’elles ont été conçues, d’en établir la composition, de relever ce qui dans le détail fabrique la complexité de l’image. Quelle banalité que de le souligner, dira-t-on ! Sans aucun doute, mais les occasions sont devenues tellement rares de s’attarder sur l’image qu’il n’est pas inutile de le rappeler. L’enseignement de l’histoire de l’art par exemple dans les premières années de l’Université n’offre que peu de circonstances aux étudiants pour qu’ils s’empreignent des exemples qui défilent trop rapidement sur les écrans, et ce n’est souvent que lors de leurs premiers travaux de master qu’ils se livrent à l’exercice patient de l’inspection et de la description. La lenteur retrouvée permet alors de regarder l’image dans son épaisseur.

Dans la culture visuelle du Moyen Âge occidental, cette lenteur est commandée, en quelque sorte, par la fixité de l’image. Peinte ou sculptée, l’image ne disparaît qu’avec le corps du regardeur qui peut, en théorie, s’attarder à la contemplation de ce qui s’offre à sa vue. Dans un ouvrage récent sur lequel je reviendrai dans quelques jours, Ivan Foletti a montré que le rythme du pèlerinage, entre pauses et mouvements, permet cette contemplation : sous le porche, au pied du tympan sculpté, attendant d’être admis dans l’édifice et de prier face à l’image pour laquelle il a entrepris son voyage, le pèlerin peut se perdre dans l’entremêlement des figures. En prière, il peut pénétrer dans l’image et en sentir le sens, la transcendance. La lenteur nécessaire de la contemplation face à l’image fixe déclenche le mouvement de l’âme, et parfois le mouvement de l’image elle-même. Jean-Marie Sansterre s’est arrêté à plusieurs reprises sur le cas de ces images de dévotion qui s’animent sous les yeux de l’orant. La fixité du regard qui pénètre dans l’image, augmentée de l’efficacité de la prière, produit une mise en mouvement de la figure contenue dans la statue de la Vierge ou du saint : “Il arrive que, regardant une image, on la voit bouger ou changer d’expression, faire comprendre des choses ou parler. Bien que souvent ce genre d’effets surnaturels provenant des images soit bon et véritable et causé par Dieu, soit pour augmenter la dévotion, soit pour que l’âme quelque peu faible s’attache à un appui et ne s’égare pas, souvent c’est l’œuvre du démon qui veut tromper et nuire” (Jean de la Croix, La Montée du Mont Carmel, III, 36, présentation et traduction par Françoise Aptel, Mariannick Caniou et Marie-Agnès Haussièttre, Paris, Éd. du Cerf (« Sagesses chrétiennes »), 2010, p. 427, cité par Jean-Marie Sansterre).

Le choix des matériaux, le traitement des volumes, les conditions d’éclairage favorisent la perception d’une illusion de vie, amplifiée dans les récits analysés par Jean-Marie Sansterre par la voix, les larmes ou le sang de la figure. La fixité de l’image médiévale trouve ainsi dans la lenteur du regard le moyen de se dépasser. C’est sans doute le propre d’une “belle figure” dans la mesure où le motif d’une statue qui prend vie à force de regard parcourt la littérature moderne. Mahoudeau, le sculpteur de L’Oeuvre d’Émile Zola (1886), fait l’expérience de cette mise en mouvement de la peinture : “À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frémi d’une onde légère, la hanche gauche s’était tendue encore, comme si sa jambe droite allait se mettre en marche”.

Il est pratiquement impossible aujourd’hui d’assister, ou mieux, de provoquer, de telles expériences esthétiques ; impossible pour moi, en tout cas. Il y a quelques jours pourtant, j’ai cru comprendre par analogie l’effet d’une telle lenteur du regard lorsque je visitais l’exposition Mirros of the Unseen consacrée à Bill Viola, à Madrid. Ceux qui ont eu le plaisir de fréquenter les œuvres du vidéaste américain savent qu’on ne rencontre l’artiste et son travail que dans la lenteur. Les installations vidéo de Bill Viola sont en effet très longues – 20, 30 60 minutes parfois. La durée, le silence et la fixité de la plupart d’entre elles transforment le clip en tableau ; dans d’autres créations, c’est l’inverse et l’image mobile, lente et fluide, transforme le tableau en clip. Dans tous les cas, le mouvement du corps du spectateur qui se déplace devant l’écran au rythme de l’exposition remplace le mouvement absent de l’image. La narration est anecdotique, infinitésimale et seul le regard active la vidéo d’un souffle. L’exposition de Madrid est magnifiquement mise en scène. Elle entraîne le visiteur dans une obscurité totale de laquelle émerge l’écran seul, et qui l’isole de son environnement : il n’y a rien d’autre que la vidéo face au spectateur qui ignore désormais la présence et les mouvements de l’autre. Tout est fait pour permettre la lenteur et la contemplation. L’image imperceptiblement mobile de Bill Viola traduit l’impression de Mahoudeau, l’hallucination d’une fixité qui s’évapore. Rien à voir avec le dispositif de l’image de la Vierge en mouvement ou de la statue du saint qui s’anime, bien entendu ; mais par analogie l’impression que le temps du regard introduit une dynamique dans ce qui en est dépourvu.

Anima est sans doute l’œuvre la plus bouleversante de cette tension entre fixité et mouvement. Elle consiste en l’installation de quatre écrans côte-à-côte ; sur chacun d’entre eux, l’image en plan serré d’un visage qui passe d’une émotion à l’autre : la joie, la colère, la peine et la peur. Les quatre séquences filmées sans interruption sont ralenties et montrent ces variations affectives en 82 minutes. Le passage d’une émotion à l’autre dans l’expression du visage est imperceptible ou presque lors d’un passage rapide devant les écrans. Ce n’est qu’en s’arrêtant et en laissant son regard migrer d’un écran à l’autre qu’on perçoit l’émergence d’un mouvement. La lenteur du défilement de l’image appelle la lenteur du regard, et c’est effectivement l’impression d’une insurrection du sujet qui se fait jour à mesure qu’on pénètre dans la vidéo. Il n’y a pas de banquette ou de chaise dans cette salle, et l’on doit se tenir debout, chancelant, piétinant, dandinant face aux masques vivants présentés face à soi. On se prend par mimesis à reproduire sur son propre visage les gestes des acteurs et à incorporer leurs émotions. Le spectateur participe alors pleinement du sens de l’œuvre ; communion spirituelle, imitation, transformation. C’est le sens de nombre d’inscriptions médiévales qui, placées au tympan des églises romanes, invitent le spectateur à contempler et imiter le contenu des images sculptées. Dans son corps, il traduit ce que la contemplation du tympan lui inspire. Sur le linteau de l’église de Saint-Marcel-lès-Sauzet (Drôme), une inscription du milieu du XIIIe siècle proclame ainsi : “Vous qui passez, qui venez pleurer vos péchés, passez par moi car je suis la porte de la vie ; je veux vous épargner, je vous appelle : Venez !”.

Bill Viola, Anima (2000) – la joie

La lenteur de Bill Viola est le moyen de parvenir à cette incorporation de l’image. Elle ne retire rien à la saturation contemporaine, elle y contribue – c’est un fait ; mais elle contient une invitation à s’interroger sur le statut de l’image. La présence d’un rideau aquatique dans plusieurs des œuvres exposées à Madrid (en particulier dans The Innocents et dans Three Women), qui sépare une première “version” confuse du sujet de son apparition métamorphosée par le voile d’eau, constitue le nœud de la figuration : quelle est l’image ultime mise en scène dans la vidéo ? L’évidence du corps ou le processus qui consiste à faire émerger le sens de la représentation dans une figure ? Le long clip Ancestors qui présentent deux marcheurs dans le désert, filmés à une dizaine de kilomètres de distance, dans le tremblement et l’indéfinition des brumes de chaleur, traduit cette même inquiétude de l’artiste pour le dévoilement dans la durée, l’émergence dans la lenteur, la transformation dans la patience. Autant de vertus qu’il faut poser derrière les créations artistiques de Bill Viola et qu’il faut, au moins à titre d’hypothèse et en se basant sur les récits médiévaux d’images en mouvement, envisager pour certains éléments de la culture visuelle du Moyen Âge. La contemplatio, c’est le regard attentif ; c’est aussi la visée, la mise dans le point de mire, et l’exercice auquel invitent les images médiévales correspond bien à cela : à la recherche du nœud de sens, là où l’image montre, est et agit en même temps. Penser l’image médiévale dans cette dimension temporelle n’est plus un luxe ; c’est le moyen d’approcher sa véritable nature.

Billa Viola, Walking on the Edge (2012)

Au milieu des années 1980, le génial John Cage a composé une pièce pour orgue intitulé Organ2/ASLSP. Elle ne comporte que quelques notes mais, dans la mesure où elle doit être interprétée “as slow as possible”, sa durée (non précisée par John Cage) devient le centre de son exécution. L’orgue installé ex professo dans l’église Saint-Burchard d’Halberstad a commencé à faire résonner en 2001 la première note de la pièce qui s’achèvera en 2640, soit au terme de 639 années de musique. Le samedi 5 septembre 2020, à 15h09, un changement d’accord a eut lieu, 7 ans après la dernière intervention sur l’orgue. La contemplation est ici pensée au-delà des limites du corps qui ne saisit qu’une partie seulement de la vie de l’œuvre, de la même façon que le spectateur face au tympan de Conques ne saisit qu’un instant du monument. Constat d’échec physiologique, apologie de la lenteur ou besoin d’attente, la réintroduction de la lenteur et de la contemplation dans la compréhension de l’image semble être l’une des voies pour éviter l’asphyxie du visuel et pour approcher la valeur de ce qu’est l’image médiévale.

Román Guber, La mirada opulenta. Exploración de la iconosfera contemporánea, Barcelone, 1987

Byung-Chul Han, La société de la transparence, Paris, 2017

Gilles Lipovetsky, L’écran global : culture-médias et cinéma à l’âge hypermoderne, Paris, 2007

Byung-Chul Han, Le parfum du temps : Essai philosophique sur l’art de s’attarder sur les choses, Paris, 2016

Toutes les images des œuvres de Bill Viola sont (c) Bill Viola Studio.

Des nouvelles du dossier “chartes lapidaires”

Un retour aux affaires sur le dossier des chartes lapidaires médiévales ? C’est en tout cas ce qui est au programme de cette rentrée 2020 bien incertaine… Quelques éléments d’information au sujet de ce dossier à boucler à l’automne.

Le programme SCRIPTA Afficher le droit au Moyen Âge, lancé à la rentrée 2019 à l’École des hautes études en sciences sociales, en partenariat avec l’École nationale des chartes, l’Institut de recherche et d’histoire des textes et l’École pratique des hautes études, devait compter quatre ateliers de travail ; quatre après-midi consacrées à l’exploration des aspects juridiques, graphiques, formels et contextuels de ce que l’historiographie désigne sous le nom de “chartes lapidaires”. Les comptes rendus publiés sur ce site montrent la richesse du sujet et le nombre des questions d’histoire écrite soulevées par les intervenants lors des trois premières rencontres.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le programme n’aura pas été épargné par les événements de l’année universitaire 2019-2020. Les mouvements sociaux, les impossibilités de déplacement puis la crise sanitaire ont conduit à modifier et reporter certaines séances dans l’hiver, et à finalement annuler la quatrième rencontre qui devait se tenir le 19 mars dernier. Au moment de nous confiner et de passer à une existence universitaire en ligne, mes camarades de jeu et moi-même avons décidé de ne pas tenir cette rencontre à distance ; il était trop tôt pour garantir que la technique suivrait nos besoins modestes dans la projection des images et dans la prise de parole alternée ; notre inexpérience dans ce genre de pratiques était trop grande pour ne pas mettre en péril la discussion et l’échange des idées. Sans doute pourrait-on les uns les autres assurer aujourd’hui un webinaire décent, fort de ces derniers mois d’enseignement, de soutenance de thèse, de réunion à distance, mais ce n’était pas le cas en mars dernier, en tout cas en ce qui me concerne.

Faute d’avoir pu consacrer ce temps confiné à inventer de nouveaux moyens de produire des rencontres scientifiques à distance qui conserveraient l’interaction et le dialogue nécessaire à l’avancée des connaissances, nous avons, juste avant l’été, décidé d’organiser une dernière séance présentielle pour boucler le programme “chartes lapidaires”. Pleins d’optimisme, et grâce à la souplesse dont a fait preuve le consortium SCRIPTA à l’égard de ce projet, nous avons programmé la rencontre pour le 29 octobre prochain. Cette séance ne constitue pas le report de la journée du 19 mars. Les communications prévues alors seront publiées ici sous la forme d’un résumé étendu dans les prochaines semaines. Il s’agit en revanche de réunir l’ensemble des participants pour faire le bilan des recherches et des discussions, et pour produire la liste des questions, des documents, des corpus, des notions encore à explorer sur le sujet de l’affichage du droit au Moyen Âge. C’était l’ambition première du programme “chartes lapidaires” que de mettre à disposition des documents et des clés de lecture pour aborder ces inscriptions particulières dans la perspective d’une interrogation large sur la relation entre la loi et sa publication, et dans l’appréhension des phénomènes sociaux en jeu entre l’acte de normer et l’action d’écrire.

À quelques jours de la rentrée universitaire, la situation sanitaire paraît instable, c’est le moins que l’on puisse dire. Se projeter à 20 jours, à un mois, à 6 semaines relève de la divination. De là à savoir quelles seront les conditions d’une rencontre le 29 octobre, il y a un monde. Je suis convaincu pourtant qu’il y a dans la planification des événements qui rythment la vie universitaire en lien avec l’enseignement l’occasion de pacifier modestement les choses, de mettre un peu de sérénité et de routine dans tout cela. Partons donc du principe que nous nous retrouverons le 29 octobre à 14h salle A04_47 à l’École des hautes études en sciences sociales (54, boulevard Raspail) pour ouvrir le dossier “chartes lapidaires” à de nouvelles études.

J’avais tort : le moins que l’on puisse dire, c’est que la sérénité boude nos activités. La séance de ce séminaire aura donc lieu à distance grâce à la plateforme BigBlueButton mise à disposition par l’EHESS. Pour l’adresse de connexion, n’hésitez pas à me contacter.

S’il ne restait que l’image

“C’est quoi ce parapluie dans l’église ?” Voilà comment l’enfant de treize ans assise sur le canapé face à Vatican News a décrit l’ombrellino couvrant le Saint-Sacrement avant la bénédiction urbi et orbi du 27 mars dernier. On est loin de l’exégèse qu’en aurait proposée Guillaume Durand dans le Rationale des divins offices, mais cela donne quand même de quoi réfléchir, en passant, sur ce que l’image télévisée fait aux objets.

Les images sont spectaculaires ; au sens propre, au sens premier : elles frappent le regard, l’imagination. Sans doute parce qu’elles sont inattendues, presque en contradiction avec ce qu’on a l’habitude de voir lors des retransmissions télévisées. L’immense esplanade Saint-Pierre est vide en cette soirée du 27 mars 2020. Le pape François s’avance seul sous la pluie. Il marche avec effort sur la rampe qui le mène lentement, dans le silence, au bas de la volée de marches où le bras de Mgr. Guido Marini, maître des célébrations liturgiques pontificales, l’attend pour l’accompagner jusqu’au podium. Celui-ci fait face à la place, face aux croyants du monde entier qui attendent, et on pourra difficilement leur en vouloir en de pareilles circonstances, une parole d’espérance.

L’instant est solennel, l’heure est grave ; la sobriété liturgique est de rigueur. Seule la voix de l’adresse du pape et les mots de l’Évangile occupent complètement l’espace et le temps de la première partie de cet acte liturgique exceptionnel. Le monde entier les reçoit à travers la retransmission de Vatican News qui accentue encore, par les effets de caméra (le grand angle, les gros plans), l’installation dramatique de la scénographie pontificale : le contraste entre la nuit qui tombe sur Rome et l’éclat presque surnaturel de la lumière qui jaillit du portique de la basilique ; le tremblement des vasques de feu qui se reflètent dans les flaques d’eau noire sur la pierre de l’esplanade.

Sur Twitter, on s’en donne à cœur joie. Pas en direct bien sûr – il serait vraiment mal venu pour les commentateurs taquins d’être comptés parmi les téléspectateurs de Vatican News, ce serait tellement moins tendance que de commenter, sur le vif cette fois-ci, par la dérision, les décisions de l’Église au sujet de l’assistance virtuelle aux messes du confinement – mais ce n’est pas le sujet. Reconnaissons-le : Paolo Sorrentino a certainement pu sourire en voyant l’intensité de certaines prises de vue mettant la personne du pape au cœur du monde par les couleurs et la profondeur des plans. Il y avait je ne sais quoi de fin des temps, de dystopie, de sacré tout simplement, dans la mise en scène de l’événement. Pas d’émotion, non, mais la gravité et l’efficacité liturgique, celles de l’indulgence plénière, par écrans interposés. À l’heure où l’anthropologie et l’anthropologie historique accordent une place prédominante à l’emprise des sens sur la mise en œuvre des rituels, il ne restait plus, dans la retransmission de la cérémonie du 27 mars dernier, et comme dans toutes les diffusions live des célébrations confinées, que l’image pour ressentir la puissance sacramentelle en jeu dans la voix, les gestes, le déploiement visuel du rite.

Depuis le début du confinement et la fermeture des lieux de culte, la vie religieuse est bouleversée dans ses manifestations communautaires. La notion même d’assemblée pourrait avoir disparu au profit de celle de public ; pire, au profit de celle d’audience. Le nombre de vues affiché par YouTube est comparé d’un temple et d’une congrégation à l’autre. La liturgie devient happening. Certaines paroisses créent des pages Facebook pour “poster l’événement”. Le monde catholique découvre la figure du prêtre influencer et se confronte, cette fois de plein fouet, à la starification des pasteurs que connaissent déjà les églises évangélistes et d’autres religions non-chrétiennes. Rien de tout cela n’est nouveau finalement. On peut même être surpris du fait que le catholicisme passe si tardivement à une version 2.0, comme s’il avait fallu attendre que la crise sanitaire fasse basculer le rite lui-même dans une version numérique, virtuelle, désincarnée. Paradoxe ultime d’un relativisme théologique ou chance à saisir pour la foi de s’emparer d’un monde connecté ? Il faudra sans doute des années pour mesurer l’impact de ce confinement sur les modalités de fréquentation des sacrements, leur impact sur le sens et la prégnance de la ritualité, et plus généralement sur la relation à l’institution ecclésiale en ce qu’elle constitue l’endroit d’une prière en commun et celui d’une interaction directe, non médiatisée, avec la personne sacerdotale. Il revient à ceux qui croient de se placer, et de s’exprimer dans cette relation inédite au sacré. Du point de vue anthropologique, il y a en revanche d’ores et déjà beaucoup à dire, et les sciences sociales du religieux n’ont pas manqué d’analyser ce que la célébration en solitaire dans un temple vide devient quand elle est diffusée simultanément à grande échelle et dans l’intimité du foyer. L’excellent Alain Rauwel a ainsi très récemment fait l’inventaire des questions liturgiques et ecclésiologiques en jeu dans les “pratiques rituelles en temps de pandémie” : absence de la communauté, métamorphose de la sacramentalité en magie, hypertrophie de la figure sacerdotale…

Une parenthèse, si vous le voulez bien. Dans l’urgence apparente d’envisager un “monde d’après” alors même que le monde d’aujourd’hui ne cesse d’échapper à notre compréhension rationnelle en dehors d’une gestion immédiate de l’émotion et de la peur, les sciences humaines et sociales apportent, sur ce point comme sur bien des aspects de la crise – sanitaire, sociale, économique, humaine tout simplement – le pas de côté nécessaire dans la prise en charge d’un réel qui inquiète, déstabilise et révolte. Ce sont elles qui permettent de casser les systèmes de valeurs autoritaires que l’on cherche à nous imposer, en profitant d’une fébrilité “qui tombe bien”, entre le futile et l’essentiel, le prioritaire et le trivial, l’urgent et le secondaire. C’est la raison pour laquelle la recherche ne s’est pas arrêtée, loin s’en faut, avec la suppression des cours en présentiel ; elle s’est déplacée sur de nouveaux objets, ni futiles, ni triviaux, ni secondaires, et elle répond plus que jamais à sa vocation de service public. Fermons la parenthèse.

Parmi les éléments frappants de cette nouvelle mise en scène du rituel interrogeant les anthropologues, les liturgistes autant que les historiens de l’art, l’importance visuelle des objets mis en action dans la pratique liturgique est remarquable. Retournons à Rome. La retransmission télévisée de la cérémonie du 27 mars dernier commence par une longue séquence au cours de laquelle il ne se passe rien ou presque ; en apparence du moins. Entre le moment du déclenchement du live sur Youtube et l’arrivée du pape François sur l’esplanade Saint-Pierre, cinq longues minutes s’écoulent. Si l’on parvient à faire abstraction de la voix du commentateur qui semble vouloir meubler ce moment comme les journalistes sportifs meublent parfois les temps morts des matchs et des courses, on peut fixer son attention sur les deux objets qui président la cérémonie : le grand Christ de bois de San Marcello al Corso et l’icône de la Vierge salus populi Romani. Disposés de part et d’autre de l’entrée de la basilique, derrière le podium où se tient le pape, ils sont filmés en lentes contre-plongées et en zooms avant. Lentement, le crucifix et l’icône deviennent, par le traitement vidéo, le lieu, le cadre de la célébration. Les fondus mêlent les deux images dans la construction d’un même décor, arrière-plan de la parole, seuil du sacré.

Peu à peu cependant, la mise en image transforme les objets et créent deux nouvelles images – des images d’image. Les reflets sur la vitre qui protège l’icône, la pluie qui altère la netteté des plans empêchent de distinguer les traits de la Vierge. D’autre part, le choix qui préside aux mouvements de caméra sur la figure du Christ vient réduire son emprise sur l’espace, son relief, le poids du corps du crucifié. Le passage à l’écran écrase drastiquement la tridimensionnalité du grand monument de bois et brouille l’image de la Vierge dans son coffret. Les deux objets deviennent anecdotes, signes vides d’une présence molle qui disparait dans l’hyper-médiation de l’écran de la télévision, de l’ordinateur, du téléphone portable ; enchâssés d’un nouveau cadre, ils perdent leur texture, leur épaisseur. Dans les termes de la tragédie aristotélicienne, il ne reste rien de la fable et du spectacle ; seule les caractères persistent dans une dramaturgie bien fade, sans pensée, sans élocution. Il faut les gestes d’adoration du pape François, les lèvres qui se posent sur le pied du Christ, la main qui semble toucher la joue de Marie, pour rétablir dans la vidéo un semblant de profondeur, celle d’une activation liturgique des objets.

Rien de tout cela n’est propre au confinement, à la liturgie vaticane ou aux images religieuses, dira-t-on. La caméra recadre : la mise en tableaux de l’histoire dans une succession d’images-mouvement est même ce qui définit le cinéma, d’une certaine façon. Que la caméra transforme le rapport au corps, qu’elle reconstruise l’épaisseur de la figure humaine dans la profondeur de l’image, on le savait aussi ; dans les mots de Jacques Rancière, la caméra, le cinéma sont sources de dé-figuration. La succession des plans établie par le cadrage fabrique une nouvelle description du monde, du paysage, des hommes, de leurs actions. Le Christ de San Marcello al Corso et l’icône de la Vierge subissent une même manipulation par l’image et acquièrent une nouvelle réalité “picturale”, une distance dans la planéité qui réduit l’emprise du regard, la désacralise en quelque sorte. Et ce fut une constante tout au long de ce temps pascal audiovisuel. Les objets manipulés lors des célébrations du tridium et qui sont, en temps déconfiné, adorés par la vue ou embrassés par le fidèle n’existent plus qu’en images, ils ne sont plus qu’une représentation d’eux-mêmes et non de ce qu’ils mettent en signe en première intention ; ils n’appartiennent plus qu’à la dimension photogénique du cinéma définie par Jean Epstein.

C’est le propre bien sûr de toutes les retransmissions de la messe, c’est le cas tous les dimanches dans l’émission Le Jour du Seigneur. Mais il y a en cette Pâque 2020 un facteur ajouté, ou plutôt un élément retranché, c’est l’absence de communauté dans le temple. Si l’objet liturgique ne perd pas complètement, en temps normal, son objectalité, c’est parce que la télévision propose, avec les plans faits de l’assemblée, la possibilité d’une participation par procuration. Sans fétichisation, on peut reconnaître dans la dévotion de l’autre son propre engagement avec l’objet. L’Adoratio crucis, au soir du Vendredi Saint, constitue peut-être le point d’orgue de cette latence dévotionnelle tant le contraste est fort, presque douloureux, entre la présence désirée de la croix et l’inconsistance d’une dévotion sans engagement. L’hymne Ecce lignum crucis accompagne certes le dévoilement de la croix, en trois temps, dans une grande retenue, mais à aucun moment le regard ne peut se fixer sur le crucifix dans la succession des plans ; il n’y a pas de rencontre frontale possible avec la figure du Christ, seule la perception d’une image fuyante demeure, et le Venite adoremus de l’hymne ne trouve aucun recours dans le visuel pour produire l’adoration.

L’image de dévotion, monumentale ou non, face à laquelle on prie, que l’on tient dans ses mains, que l’on manipule en murmurant des paroles codifiées ou spontanées, est une image certes, mais elle possède une matérialité, un lieu, une étendue qui permettent une rencontre des sens, des gestes et des sons. Elle est posée, rangée, exposée, conservée, transmise, quelle que soit sa valeur, son ancienneté, sa banalité. En revanche, l’image du Christ et de la Vierge telle qu’elle existe dans le cadre de la retransmission télévisée est dénuée de cette matérialité qui permet l’appropriation par les sens et l’incorporation du dialogue avec le sacré. La capture d’écran ci-dessus ne génère pas une image de dévotion et tout au plus fixe-t-elle dans l’intangibilité du pixel la dimension événementielle de la liturgie, de la même façon que la reproduction photographique d’un crucifix dans un catalogue de musée ne produit pas une image de la crucifixion. La médiation photographique, quand elle ne s’incarne pas dans un nouvel objet de dévotion – une estampe, une médaille – interrompt, en perspective chrétienne, le lien entre la figure et l’archétype.

C’est la raison pour laquelle Vatican News, pour dépasser la limite intrinsèquement documentaire de ses retransmissions, ajoute aux images la voix off d’un ministre qui réinjecte du sacré, du spirituel du moins, dans le déroulement des images, dans le but de produire leur incarnation, de faire “lieu”, de faire “communauté”. Cette modalité d’une participation en miroir – la reconnaissance d’un partage spirituel dans la prière du frère – dénote une préoccupation toute contemporaine, mais elle n’est pas si éloignée de ce que l’on trouve dans de nombreuses images de dévotion médiévales, notamment dans celles du saint priant face au crucifix. Au moment où les ponts sont tendus entre l’actualité et un Moyen Âge victime de la peste qui s’en remet à Dieu, on ne peut manquer de relever cet écho formel.

Le manuscrit Rossianus 3 de la Bibliothèque vaticane contient, entre autres éléments textuels et codicologiques, un petit livret réalisé dans la première moitié du XIVe siècle présentant un court traité de prière augmenté de neuf peintures, étudiés très récemment par Éric Palazzo. Composé vers 1280, le Traité des neuf modes de prière de saint Dominique décrit la façon dont le saint implique le corps et les sens dans sa dévotion au Christ en croix. La moitié inférieur du folio 10r présente l’une de ces peintures dans laquelle saint Dominique se tient en prière face à un grand crucifix posé sur un autel. L’objet dans l’image n’est pas un objet en tant que tel, mais la mise en image vivante de la scène de la crucifixion. Le corps du Christ n’est pas un corps-objet mais un corps-figure. Le sang jaillit de ses plaies et s’écoule sur la nappe de l’autel. Les yeux du Christ et ceux de saint Dominique se croisent. Les gestes du saint font écho à la position des bras sur la croix. Moment de mimétisme pendant lequel Dominique prend en charge la douleur du Christ, la fait sienne par la prière. Concentré sur l’objet, sur l’image, le regard transforme le signe de la passion en événement d’actualité, dans une conception toute liturgique de la prière. Insérée dans le Traité des neuf modes de prière de saint Dominique, cette image a une double fonction pédagogique – elle montre comment les frères dominicains doivent prier à l’imitation de leur fondateur – et dévotionnelle – elle invite à prier pour le saint. Parce qu’elle est objet, peinte dans un livre que l’on tient dans ses mains au moment d’entrer en prière, l’image de saint Dominique fait lieu et communauté, et sa dévotion à la croix peut être partagée par le frère. La figure du saint dans la peinture est ce par quoi la présence du crucifix-corps devient accessible à celui qui prie face à l’image de dévotion.

Le pape François a eu lui aussi des gestes forts face au grand crucifix installé dans la basilique vide. Il s’est incliné, prostré sur le sol, a embrassé le pied du Christ, touché de son front sa jambe. L’effet dévotionnel n’est pourtant pas chez le téléspectateur celui provoqué par la peinture de saint Dominique chez le lecteur du manuscrit. Il n’y a pas dans l’image télévisée la puissance “figurale” de l’image médiévale, cette déclinaison paradigmatique de l’Incarnation qui établit les conditions d’une présence, d’une agence, d’un lien dans la figure. C’est la raison pour laquelle les images et les objets qui défilent sur les écrans des fidèles confinés ne sauraient que difficilement entraîner ce mouvement de l’esprit que suppose la prière. À la place d’une sacralité du “lieu”, on assiste à une solennité du “plan”. L’ombrellino qui protège le Saint-Sacrement dans ses déplacements dans la basilique pour la bénédiction urbi et orbi semble vide de tout son sens, il n’est plus qu’une image vide, “un parapluie dans l’église”.

Il n’y pas lieu de critiquer les choix esthétiques de ces retransmissions télévisées. Il faut reconnaître d’abord le défi liturgique, ecclésiologique et pastoral qu’elles représentent, et s’accorder ensuite sur la retenue bienvenue du déroulement des cérémonies de ce temps de Pâques si particulier. Il invite en revanche à s’interroger en historien sur le temps long d’une ontologie de l’image chrétienne. Comment penser la présence dans le virtuel, le permanence dans l’évanescent, la sacralité dans le trivial ? Comment penser l’agence de l’icône au sein d’une page YouTube ?

Toutes les images dans ce billet sont tirées des retransmissions télévisées fournies par Vatican News aux médias. Éric Palazzo, Peindre, c’est prier. Anthropologie de la prière chrétienne, Paris, 2016 ; Jacques Rancière, La fable cinématographique, Paris, 2001

Maestà – Adapter et recréer le Moyen Âge de Duccio

Si le Moyen Âge est omniprésent dans la culture visuelle contemporaine, au moins dans une vision et une visée occidentales, ce n’est pas toujours avec pertinence ou avec goût. Mis à toutes les sauces, démonté, détourné, réinterprété parfois sans grâce, le Moyen Âge a bien du mal à résister visuellement aux fantômes et aux phantasmes nés du choc entre les incompréhensions du passé, et l’urgence des modes, l’impatience de l’actualité. Et il faut toute l’énergie de quelques médiévistes, réunis en collectifs de debunking (à commencer par Actuel Moyen Âge dans le panorama français), pour remettre ce que la médiévistique produit de connaissances en perspective avec ce que la culture contemporaine attend des images et des objets médiévaux. Mais, dans cet océan de productions médiévalistes, il y existe aussi de véritables perles, sensées, sensibles, belles tout simplement dans ce qu’elles paraissent avoir ressenti du Moyen Âge. Une reprise du visuel médiéval dans son épaisseur esthétique, un objet dans lequel médiévalisme et médiévistique se rejoignent. Pour prolonger le billet Évocations et objets-signes, arrêt sur image (c’est le cas de le dire) avec le film Maestà.

En 2015, le cinéaste Andy Guérif réalise le film Maestà – une évocation, un prolongement du célèbre polyptyque peint par Duccio entre 1308 et 1311 pour l’autel majeur de la cathédrale de Sienne. Un objet cinématographique plus difficile à définir qu’il n’y parait. Si le thème est évident – la Passion du Christ de l’entrée à Jérusalem au tombeau vide – rien dans les moyens de le traiter ne l’est ! Le format, la mise en scène, les décors, le rythme, tout est surprenant, inattendu, déstabilisant parfois. En tout cas, Maestà ne laisse pas indifférent. Face à l’écran, on a l’impression d’assister à une grande frise à l’antique, où le drame se joue lentement – c’est cela, une frise-fresque, un effet de peinture sur la durée. Comme dans un tableau, les scènes se juxtaposent en lieux fermés d’arcades et de cadres, et le regard s’arrête sur ces instants de récit pour y découvrir tous les recours de l’histoire : le Mandatum, Judas, l’Ecce homo, l’ange au tombeau. Pas facile de recommander Maestà à ses proches, arrêtés que nous sommes par les limites de la description d’un tel objet ; pas facile non plus de les convaincre par anticipation du choc esthétique que suppose le film d’Andy Guérif. Ceux qui ont bien voulu se laisser tenter par l’aventure au cours de ces deux dernières années – étudiants, collègues, amis – s’accordent pourtant après visionnage sur la radicalité du geste créatif, sur son efficacité poétique aussi, sur l’impressionnante texture de cette mise en images de la Passion.

L’œuvre d’Andy Guérif est en effet d’abord un travail de plasticien : il reçoit le Moyen Âge dans toute sa densité visuelle et artistique, et il produit une adaptation de l’identité esthétique médiévale telle qu’elle fut une première fois mise en images par Duccio – Maestà est en quelque sorte une adaptation au carré. Filmés en plan fixe, les vingt-six panneaux de la Passion du Christ mettent le retable de Duccio en mouvement. Les acteurs du drame en peinture s’incarnent, les personnages s’animent et deviennent, selon les mots du réalisateur, “le tableau en leur chair”. Pendant un peu plus d’une heure, la Passion est rejouée, saynète par saynète, comme autant de “tableaux vivants”. Dans sa démarche de création, Andy Guérif réitère en figures et en images l’histoire du retable autant que celle du Christ, et interroge de la sorte le lien entre l’image (sa forme, son contenu) et le récit. Avec ce projet, il s’agissait de créer “une image faite de plein d’images”, de peindre une image “vivante” avec des contraintes visuelles d’écriture (l’exactitude des décors, la composition générale du polyptyque). Concentré sur la construction de l’image, Andy Guérif souhaitait mettre à l’épreuve autant que “fabriquer” l’espace de la peinture et interroger “les limites formelles de l’image fixe”.

Bien que le format et le caractère radical du film Maestà en font un objet à part, celui-ci ne doit pas être coupé d’une série d’œuvres de cette nature. D’autres cinéastes ont en effet adapté dans leur propre création ces images ou objets-signes du Moyen Âge ou de la Renaissance, en évoquant un tableau qui s’incarne, s’anime ou se réactualise – on verra à ce sujet les remarques passionnantes formulées, selon deux approches très différentes, par Valentine Robert et Jérémie Koering. Luis Buñuel en 1961 dans le film Viridiana “rejoue” la Cène de Léonard de Vinci (1494-1498). Pier Pasolini en 1963 dans La Riccotta et Lech Majewski en 2011 dans Le Moulin et la Croix donnent vie au tableau de Brueghel, Le portement de Croix (1584). Le travail du plasticien Bill Viola propose également une réflexion sur le tableau vivant : The Greeting (1995) évoque la Visitation du Pontormo (1528), et Emergence (2002) reprend La Pietà de Masolino da Panicale (1424). Entre animation, actualisation, écho formel et évocation poétique, ces réalisations, aussi différentes soient-elles, mettent cependant en perspective l’œuvre médiévale et sa réception contemporaine, dans cette superposition des temps que propose le médiévalisme. Dans Maestà, le mouvement du film, sa narrativité propre, résout la distance entre le temps de l’image première (la Passion du Christ), le temps de l’objet (le XIVe siècle de Duccio), le temps de la création cinématographique (le film d’Andy Guérif), et l’œil du récepteur (le temps des artistes et de leurs publics). Le film met tout simplement au cœur du visuel le principe même de l’anachronisme. Aussi la répétition de la scène de la Crucifixion sous forme de prolepse en ouverture du film, même si elle est expliquée par le réalisateur comme une contrainte technique, met-elle en exergue cette secousse infligée au temps linéaire.

Avec Maestà se pose une question centrale dans le processus d’adaptation du passé dans le contemporain, celle de la persistance. Dans nos réflexions précédentes, on pouvait ainsi se demander : que reste-t-il de l’ordre du Temple dans l’emploi des croix dans les manifestations racistes de Charlottesville ? Que reste-t-il du Traité sur l’Apocalypse de Beatus dans Le Nom de la Rose ? Si le médiévalisme interroge le médiéviste autant que le sociologue et l’historien de l’art contemporain, c’est parce que l’on considère implicitement qu’il peut persister dans le produit moyenâgeux quelque chose qui relèverait effectivement du Moyen Âge. Il reste à savoir d’une part si l’on peut quantifier cette part d’histoire, de “médiévalité”, et d’autre part sous quelle forme elle persiste dans les productions médiévalistes.

Que reste-t-il de Duccio dans Maestà ? Commençons par des évidences. Il existe d’abord des échos formels – les objets se ressemblent par les formes posées dans le “cadre” de l’image, par les couleurs employées, par l’effet général né de la plastique. Les deux œuvres produisent la même sensation d’accumulation, de répétition, de mise en séquence, de linéarité. D’une certaine façon, on “reconnaît” le retable dans le film, et inversement. Ce phénomène de proximité formelle évident n’en reste pas moins difficile à qualifier si l’on tient compte de la différence technique, formelle, fonctionnelle et historique des objets. Le film reprend-il le retable ? Le cite-t-il ? S’agit-il d’une copie, d’une imitation, d’une transformation ? Si l’on peut identifier les éléments itératifs d’une œuvre à l’autre, les lister, les cataloguer, faire l’inventaire des points de contact entre la peinture et le film, il faut aussi envisager que Maestà contient le retable dans son intégralité, dans ce qu’il dit mais surtout dans les moyens de ce discours. Maestà n’est cependant pas un documentaire “sur” Duccio, ni sur le retable d’ailleurs, à la différence de ce qu’on a pu faire pour des œuvres ou des artistes médiévaux dans le cadre de productions qui ne relèvent plus du médiévalisme. Le retable n’est pas dans le film l’illustration ou même le point de départ d’un propos scientifique, narratif ou idéologique ; il est le sujet médiéval d’une œuvre contemporaine. Cette précision quant à la nature de l’œuvre s’appuie sur la distinction faite en son temps par Erwin Panofsky (et très largement reprise depuis lors) entre le motif, le thème et le type, distinction qui suggère trois modalités de rapport au passé, entre le pensé, l’imaginé et l’incarné.

Mais ce n’est pas tout : il y a, au-delà des échos formels, des phénomènes de persistance narrative dans le film. L’image qu’Andy Guérif met en mouvement dans Maestà est celle de la Passion du Christ telle qu’elle apparaît sur le retable de Duccio, retable lui-même mis en scène dans l’espace liturgique qui voit la persistance de cet événement dramatique dans le sacrement eucharistique. Conjonction des temps, donc ; superposition des processus discursifs ; échafaudage des narrations. Sans confusion cependant – et c’est là que le produit visuel du film est provocateur : le retable est là sans y être, le temps de la Passion se déroule sans annuler son antériorité. Dès lors, les échos formels ne sauraient être l’objet du film, mais on les reconnaît pour ce qu’ils indiquent du travail de Duccio ; d’où le traitement “pictural” des motifs qui traversent la peinture pour se fixer sur la pellicule. La peinture devient elle-même l’acteur de Maestà, non pas dans ce qu’elle dit, mais dans la façon dont elle le dit, en ce qu’elle est précisément “peinture”. Il persiste ainsi du retable son statut d’œuvre plastique, son être d’œuvre d’art.

La construction du tombeau du Christ – peinture en processus dans Maestà

Dès lors, si Duccio persiste dans le film, c’est bien en tant qu’acteur de l’œuvre qu’Andy Guérif met en images. Son action dans le retable persiste, résiste même, dans le changement de support et, plus important encore, dans la superposition des narrativités. Certes, on ne voit pas le peintre à l’œuvre dans le film. La mise en place des figures et des décors, le mouvement qui les anime, la séquence qui se crée ne sont pas le résultat des gestes de Duccio, mais celui des choix et des moyens du réalisateur. Cependant, dans la plasticité générale du film, et notamment dans le soulignement de la profondeur de chaque scène, avec des figures mobiles qui s’installent et s’animent dans un décor fixe, à la fois présent dans sa matérialité et distant dans sa fixité (qui semble échapper au film), il y a une “action de peinture” (selon les mots de Daniel Arasse), celle qui consiste à l’installation d’une présence narrative dans un cadre pictural. C’est dans cette “installation qui persiste” que Duccio et Andy Guérif se rejoignent, que leurs gestes se superposent pour proposer l’image d’une Passion qui résiste dans son actualisation sous forme d’image et de rituel.

Maestà porte ainsi la trace ou l’empreinte du retable non pas tant dans les phénomènes de ressemblance formelle, mais plutôt dans la persistance des phénomènes de composition ou d’installation. Duccio compose une passion du Christ dans un objet qui est entièrement la Passion et tout ce qui la répète depuis lors (les images, les sacrements, les récits, les interprétations…) – c’est le propre de l’art médiéval que d’être en permanence une synthèse de lui-même, synthèse sans source et sans imitation, sédiment des pensées plastiques accumulées. Andy Guérif fait de même dans un objet qui est entièrement la Passion et qui est entièrement le retable. L’intention de Duccio n’est perceptible que là, dans le bois et dans la peinture, dans le geste qui a mis en forme le matériau. Maestà ne dit rien de cette intention, mais de ce qu’Andy Guérif en a compris. Maestà n’est pas un discours sur l’œuvre, “l’œuvre une” dans le retable, ou “l’œuvre globale” du peintre. Le film est un discours sur l’œuvre en tant que processus, celui d’une composition, d’une disposition des figures dans l’espace pictural. Andy Guérif a vu le retable de Duccio, mais il n’a pas vu Duccio le peindre ; mais de la même façon que le réalisateur dit qu’il y a “du cinéma dans la Maestà“, on peut dire qu’il y a de la peinture dans le film. Le montage en grand plan séquence transfert cette picturalité dans le mouvement, mais la composition persiste dans chaque tableau. La peinture résiste au cinéma d’une certaine façon. Et c’est sans doute en cela que Maestà est important pour le médiéviste, en cela que la médiévistique ne saurait ignorer le médiévalisme.

Le fait de lire les œuvres médiévales selon ce principe de sédimentation, de “résidualité”, permet d’éviter le recours aux notions de citation, d’influence, de reprise. Qu’en est-il pour Maestà ? Le cinéma n’échappe pas à cette notion de résidualité, celle d’une absence parfaitement signifiante, qui permet de citer sans dire, tout en disant pleinement ou bien par la forme de la scène, ou bien par le contenu de l’image, ou bien par les recours discursifs en jeu dans le visuel. Un exemple comique, loin de la tension du sacrifice de Pâques : Fiona est tout à fait Trinity dans Shrek (influence, citation, reprise, clin d’œil) mais Shrek est tout à fait Shrek sans Matrix. Maestà, tout en pouvant être lu selon le même principe, va plus loin bien sûr. On peut dire que le retable de Duccio est le matériau premier d’Andy Guérif, qu’il met en forme dans l’image du film : les cadres, les pierres, les tissus, les éléments, les lumières sont fournis par Duccio ; le réalisateur les façonne dans une œuvre originale dans laquelle “réside” le retable. Maestà est une rési-dualité. Elle ne cite pas le retable ; elle met en scène la création elle-même. Le film d’Andy Guérif n’est pas une “version” du retable ; c’est une œuvre à part entière.

La maison de production de Maestà présente le film d’Andy Guérif comme une “adaptation” du retable pour le cinéma. La notion d’adaptation implique que le film se base, s’appuie, prend pour assise le retable. Dans le vocabulaire cinématographique, une adaptation renvoie au contenu narratif qui lie deux œuvres : le film adapte le livre pour son histoire, le jeu vidéo pour ses personnages, la série télévisée pour le contenu dramatique, etc. L’adaptation d’Andy Guérif concerne surtout la dimension esthétique du retable, phénomène que l’on retrouve également pour les adaptations de jeux vidéo – c’était déjà le cas pour les adaptations anciennes de Lara Croft, mais aussi pour la dernière production en date, Assassin Creed, où on assiste à une adaptation de l’histoire, mais plus encore à celle des séquences cinématographiques du jeu vidéo, dans une sorte d’emboîtement des genres. Maestà pourrait être une adaptation si l’on entend cette notion dans son acception générique, celle d’un processus – le mot est important – de modification d’un être ou d’un objet de façon à rester fonctionnel(le). Le montage en split-screen qui a permis de reconstituer la structure du retable et de présenter ainsi les panneaux au sein d’un même objet est ce qui permet de rendre l’adaptation fonctionnelle, et de produire dans le film la concomitance des actions disposées par Duccio en peinture. Ce qu’adapte Andy Guérif, au-delà de la Passion, au-delà même de l’objet, c’est le travail du peintre : c’est cela qui passe d’un genre à l’autre et qui reste “fonctionnel”. Si l’on poursuit l’analogie, un peu facile certes, avec les jeux vidéo et le cinéma, Maestà est plus proche de Tron que d’Assasin Creed ; un objet qui contient sa propre référentialité dans les moyens de la création. Ce qui persiste de Duccio dans le film renseigne sur la pratique de la création artistique. Ce qui ne relève pas du retable, le processus d’adaptation, produit une œuvre nouvelle.

Finalement, les trois secondes de silence au moment de la Crucifixion résume cette persistance de la narration contenue dans l’image : tout le tumulte est là ; les cris et les mouvements sont là ; ils sont contenus dans le silence et la fixité de l’image, comme si ce “retour à la peinture” s’effectuait dans la mort du Christ. Consumatum est ; déchirement du voile du temple, dans le trait rouge du fond de la scène. Et c’est aussi le cas dans l’Entrée à Jérusalem, comme si le silence qui permet la tenue de la scène déclenchait la mise en mouvement : de la caméra dans la première scène ; de l’entrée des autres personnages dans la seconde. Le silence comme point d’orgue, en quelque sorte : un climax entre instant et continuité. La peinture et le film sont un arrêt sur image ; la scène est un arrêt de peinture. La persistance est ce qui permet de lire les plateaux vides au fur et à mesure de la progression du film comme l’indice de l’histoire.

C’est là que film et retable se séparent sans doute le plus, dans la parfaite synchronie du film d’un panneau à l’autre – l’image montre un seul temps. Il est le produit d’une composition qui fait la beauté et la transcendance de Maestà. Au-delà des parcours de lecture, le Christ est déjà mort dans l’Entrée à Jérusalem chez Duccio – c’est le cas aussi chez Andy Guérif, par anticipation – le sacrifice est accepté et déjà en marche. Le départ du temple, la marche à rebours après le jugement de Pilate, tout cela bouscule notre lecture en registre, en panneau, en scène. L’organicité de l’histoire, son caractère irréductible est souligné dans la continuité de la peinture : le montage – génial – d’Andy Guérif réintroduit ce qui n’est présent dans le retable que dans le geste pictural de Duccio. Là, le médiévalisme révèle le Moyen Âge.

Le médiévalisme est une prise en charge du Moyen Âge par le contemporain et ressortit à la gestion de l’Histoire par le social, une gestion dont la médiévistique constitue une autre modalité. L’une et l’autre participent d’un même processus heuristique destiné à faire émerger le passé dans le présent, le premier sous forme de références culturelles partagées, la seconde sous forme de connaissances. Dans les deux cas se produit un ancrage nécessaire dans le réel, celui des sources, celui des objets, celui du matériel et de l’anthropologique. Le monde visuel, les images, constituent une passerelle fondamentale dans ce processus d’invention, dans la mesure où elles peuvent être reprises, transformées, détruites, ou au contraire refaites et sublimées.

Du détournement des symboles à Charlottesville à l’iconisation de Notre-Dame en flammes, du Beatus du Nom de la rose au retable de Duccio, c’est bien la capacité de l’objet visuel à “persister” qui est mise en scène ; c’est elle qui, sujet du médiévalisme, persiste en tant qu’objet d’histoire pour le médiéviste.

Publié ici pendant les fêtes de Pâques si particulières de l’année 2020, ce court travail sur Maestà a débuté il y a trois ans à l’occasion d’une journée d’étude organisée par Éric Palazzo et Cécile Voyer au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers. Présentées à l’occasion de séminaires et de conférences, principalement aux USA, ces réflexions ont bénéficié de nombreux commentaires et de remarques pertinentes de la part de collègues et d’amis ; ils se reconnaitront et je leur adresse ma gratitude. Je remercie également Andy Guérif pour sa disponibilité et sa gentillesse.

Évocations et objets-signes

Le médiévalisme a le vent en poupe ; souvent pour le meilleur, parfois pour le pire . Il ne laisse pas indifférent, en tout cas, y compris dans le monde universitaire où il est devenu, en quelques années, une fenêtre ouverte sur le Moyen Âge lui-même, autant que sur sa réception par les arts, la politique, la culture tout court. Le Moyen Âge exerce une fascination légitime pour le médiéviste, mais qu’il partage, peut-être plus que jamais, avec le monde dans et pour lequel il exerce sa profession. Une fascination du visuel avant tout, dans laquelle Moyen Âge et images du Moyen Âge se mêlent et fusionnent parfois dans la création d’objets-signes évoquant tout à la fois le monde médiéval et l’idée que le contemporain s’en fait. Là encore, pour le meilleur et pour le pire. Contribution au débat, en amateur.

Les 11-12 août 2017 marquent sans aucun doute un tournant dans l’histoire des études médiévales. Si elles avaient pu jusqu’à présent témoigner d’une charge politique, idéologique ou spirituelle, tacite, discrète parfois, mais le plus souvent assumée et revendiquée, elles ont incontestablement, à cette occasion, rejoint les rangs de l’activisme universitaire dans la lutte contre le racisme, contre la violence et la discrimination religieuse ou communautaire, contre une idée diffuse mais bien réelle de la suprématie. À cette date s’est tenue à Charlottesville, en Virginie (USA), Unite the Right, une série de manifestations convoquées par plusieurs groupes d’extrême-droite pour protester contre le démontage d’une statue symbole de la Confédération. Ces rassemblements sont marqués par de nombreux actes de violence, dont la mort d’une contre-manifestante. Les images diffusées partout dans le monde au moment des faits témoignent de l’état de tension que génère la question de la suprématie blanche dans la société américaine, notamment dans les états du Sud. Elles font aussi état d’une théâtralisation de cette revendication raciale et raciste, d’un usage tous azimuts de symboles hétérogènes, d’une mise en scène de la menace et de la peur, d’une justification par l’image d’une violence nécessaire.

Manifestation à Charlottesville (cliché Getty Images – Zach D. Roberts)

Dans le flot de ces images, les références au Moyen Âge dominent : croix du Temple, aigle de saint Maurice, armement de cavalerie… L’évidence de cette récupération est telle que la Medieval Academy of America répond sur son site web dès le 16 août, en condamnant l’usage pervers de ces symboles et invitant les médiévistes à plus de vigilance pour en terminer avec les liens trop souvent manifestes entre l’image du Moyen Âge et les droites extrêmes. Si tout cela pouvait apparaître comme une anecdote sur le plan académique, et s’il n’a certes pas fallu attendre Charlottesville pour constater cette collusion, ces événements et les réactions nombreuses, intelligentes ou non, qu’ils ont déclenchées (sur les réseaux sociaux notamment) ont finalement redessiné les orientations thématiques des études médiévales, principalement dans le monde anglo-saxon. L’idée de « race » s’est imposée comme tendance aux côtés des gender studies – on verra en particulier l’initiative RaceB4Race, et l’on cherche désormais à retracer l’histoire d’un racisme blanc jusqu’au Moyen Âge. Dans une confusion parfois pernicieuse de l’objet et du sujet d’étude, ce racisme intrinsèque au Moyen Âge, blanc, masculin et chrétien, expliquerait pourquoi les suprématistes trouvent dans l’emploi des symboles de Charlottesville des références efficaces pour l’expression d’une suprématie blanche à imposer ou à défendre. Il expliquerait d’autre part le racisme non plus du Moyen Âge mais des études médiévales elles-mêmes qui, en ne promouvant pas la diversité dans les recrutements, entretiendraient cette « blancheur » devenue intolérable. Il y aurait beaucoup à dire sur cette tendance historiographique, sur l’institutionnalisation de la figure du « médiéviste de couleur » ; finalement sur la branche politique et communautaire du médiévalisme. Le sujet n’est pas complètement neuf mais devrait être discuté en Europe également, afin de ne pas rendre la « tribu des médiévistes » encore plus inaudible qu’elle ne l’est souvent.

Avec les événements de Charlottesville, il ne s’agit pas de contribuer ici à une discussion que d’autres mèneront avec plus de pertinence, mais de s’intéresser au recours au visuel tel qu’il s’est produit dans ce contexte et son association à un passé que l’on désigne à la va-vite comme « médiéval ». Là encore, les choses ne sont nouvelles. À Charlottesville comme pour le Troisième Reich, le choix des couleurs et des images façonne une héraldique de la haine d’inspiration médiévale – ou plutôt moyenâgeuse, sans doute ; un Moyen Âge réinterprété, canalisé, fabriqué, mise en images. On a là un transfert de signes et de codes qui repose sur un anachronisme volontaire et nécessaire, sur l’évocation d’un passé lointain, perdu et à reconquérir. La disjonction constante entre la reprise du code et sa signification originale est compensée dans son efficacité distinctive ou de ralliement (si l’on pense qu’il y a là effectivement un schéma « héraldique », dans son fonctionnement au moins), par une reconnaissance partagée d’un passé commun reposant sur l’image, mais surtout sur l’imaginaire – c’est le sens de la conception mythographique du Moyen Âge que l’on retrouve systématiquement dans l’idéologie visuelle nazie par exemple, un fonds commun, reconnu bien qu’insaisissable, une altérité familière – le “ça historique” selon Gyl Bartholeyns. Une telle transformation du visuel au prisme de la mythification empêche de lire les symboles du Temple par exemple comme un transfert ou une citation du Moyen Âge par le contemporain ; il y a en réalité une adaptation constante du visuel, une remise en forme et en sens. Cette adaptation est le moyen d’une pragmatique, d’une efficacité de communication ou d’une propagande, dans lesquelles la référence au Moyen Âge est finalement moins importante que celle à un passé imaginaire. L’adaptation est en revanche le propre de la poétique dans l’ensemble du médiévalisme dès lors qu’il relève du domaine artistique ; là, c’est bien au Moyen Âge qu’elle cherche à renvoyer en ce que ce passé réel, fictif, symbolique et imaginaire dispose d’une esthétique qui lui accorde une identité visuelle et narrative.

Dans ce contexte, la question à poser est peut-être la suivante : que signifie adapter le Moyen Âge ? Ou plutôt : le médiévalisme peut-il être entendu comme une adaptation ? Les étude sur le Moyen Âge au cinéma, et en particulier la somme récente de François Amy de la Brétèque, montrent que la recherche d’historicité, ou au contraire les distances prises par la fiction constituent des moyens de narrations complexes dans leurs relations au temps ; elles superposent à la réalité historique une série de codes esthétiques associés au Moyen Âge par la médiévistique d’une part, et par les arts du Moyen Âge et des époques postérieures d’autre part : frontalité des motifs, saturation des couleurs, dialectique ombre/lumière, horizontalité du récit, contrastes verticaux dans la position des figures, opposition sauvage/domestique… L’adaptation, si elle s’attache à la narration avant tout, relève donc tout autant du formel : il s’agit d’introduire dans le contemporain des formes médiévales, réelles ou fictives, à leur tour adaptation de l’histoire dont la laxité poétique sert la nouvelle création. L’adaptation relève ainsi, sur le plan de la théorie de l’art, de la composition ou du montage.

La croix étendard avancée sur le champ de bataille – Kingdom of Heaven

Prenons un exemple qui témoigne de ce grand écart basé sur la forme. Dans le film de Ridley Scott Kingdom of Heaven (2005), la réification – la réduction d’une esthétique à la forme – est tout à fait sensible dans la scène spectaculaire de la rencontre entre Saladin et Baudouin IV en 1184, scène dans laquelle la vraie croix est avancée comme un étendard face aux ennemis. Le réalisateur a fait le choix ici d’un objet monumental et précieux, très proche sans doute des croix reliquaires orfévrées produites dès l’Antiquité tardive, alors que les chroniques et les miniatures rapportent un reliquaire plus modeste dans sa taille enchâssé dans une grande croix de bois. Cette évocation ne relève pas de l’anachronisme mais du métachronisme, pour reprendre les mots de François Amy de la Brétèque citant lui-même les études de narratologie de Gérard Genette, une citation par la synthèse, et finalement l’établissement d’une iconicité stricte et la scansion de l’image par un réseau d’objets-signe. Toujours dans Kingdom of Heaven, on retrouve une même idée de synthèse pour « l’objet » Kerak de Moab qui reprend des éléments architecturaux de plusieurs sites militaires en Orient pour composer un signe de la forteresse croisée.

Prenons un autre exemple. Dans l’une des scènes de bibliothèque du Nom de la Rose, le manuscrit que manipule Guillaume de Baskerville est une citation du Beatus de Facundus, ouvert au folio 183v-184. De la même façon, le portail du Jugement dernier soumis au regard d’Adso est celui de Moissac, dans un style tout à fait improbable en Italie du Nord. Le Beatus de Facundus et le portail de Moissac sont deux objets-signe qui condensent à eux seuls ce que le Moyen Âge produit de beauté dans le monde manuscrit et dans la sculpture ; ils servent ainsi l’adaptation du Moyen Âge par le roman d’Umberto Eco et par le film de Jean-Jacques Annaud dans la stratégie narrative d’un combat entre le savoir et l’ignorance, la laideur et la splendeur, le bien et le mal.

Le recours cinématographique à l’objet d’art, dans Kingdom of Heaven comme dans Le nom de rose, opère précisément parce qu’il s’agit d’un objet, d’une référence matérielle qui fait le lien entre le passé et l’actuel dans le récit – on est là très proche de ce que « peut » l’objet selon les réflexions d’Aby Warburg. Le médiévalisme en tant que recours poétique opère ainsi sur un repli du temps à travers l’objet – ce qui est médiéval est simultanément présent, ce qui est lointain est simultanément proche ; l’incendie de Notre-Dame de Paris a dramatiquement démontré cet enchevêtrement des temporalités. Si l’on a beaucoup entendu que l’édifice était « symbole » de tout un tas de chose, il est bien plus ; il est icône dans le sens où il contient complètement dans le présent tout ce à quoi le symbole renvoie. C’est dans cette iconicité, qui rend hommage à l’intuition géniale de Richard Krautheimer quant à l’iconographie de l’architecture, que les objets du Moyen Âge deviennent le sujet du médiévalisme.

Notre-Dame-la-Grande – cliché AFP

Ce billet constitue la première partie d’une communication prononcée au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers à l’invitation de Martin Aurell lors de la journée d’étude “Le médiévalisme ou le Moyen Âge aujourd’hui” (4 octobre 2019), remise en ordre dans le faux rythme du confinement. La seconde partie, consacrée au film Maestà d’Andy Guérif, est à suivre dans quelques jours…

Art et Histoire – retour à Madrid

En mai 2019, la Casa de Velázquez à Madrid a créé l’occasion – trop rare encore de nos jours – d’un dialogue entre chercheurs en sciences humaines et sociales et artistes. Dans ce lieu unique mêlant recherche scientifique et création artistique, l’exposition Sendas epigráficas est sans doute une sorte de manifeste a posteriori, et montre combien cette rencontre, quand elle n’est ni artificielle, ni avilissante, permet l’approfondissement réciproque des connaissances, comme s’il y avait dans la recherche des moyens permettant de la mise en voir de la connaissance et de la beauté un dénominateur commun entre art et science.

Pour les quelques médiévistes qui s’intéressent à la documentation épigraphique dans le cadre de leur travail quotidien, la dimension esthétique des inscriptions tracées sur pierre, sur métal, sur bois ne fait aucun doute. Il y a, dans la monumentalité et la texture des objets, une élégance de la lettre, une recherche de beauté qui accorde à ces fragments d’histoire une qualité formelle particulière, et qui contribue à faire de l’inscription une sorte de “super-écriture”. Ces mêmes historiens ont cependant bien du mal à convaincre leurs collègues et leurs proches de cette beauté intrinsèque, pourtant évidente à leurs yeux. Ils s’époumonent à souligner la solennité de l’écriture, la maîtrise technique de la gravure, la qualité des matériaux, ou encore l’intérêt anthropologique de l’omniprésence, du contenu et des formes des inscriptions… Rien n’y fait, et les Mona Lisa de l’épigraphie médiévale que sont le tympan de Conques, le pilier de Moissac, l’épitaphe d’Hadrien Ier ou la charte lapidaire de Crest, attendent en vain le temps d’émerveillement qui leur est pourtant dû, et ne récoltent qu’indifférence et scepticisme.

Charte lapidaire de Crest (cliché CESCM, CIFM)

L’épigraphiste ne se résigne cependant pas facilement, il cherche à convaincre. Quand, à l’issue du programme de recherche LIMITS consacré aux frontières chronologiques, géographiques et matérielles de l’épigraphie tardo-antique et médiévale, les chercheurs ont envisagé une diffusion des résultats obtenus lors des différentes journées d’étude, cette dimension esthétique, en ce qu’elle est constitutive de l’objet épigraphique, de son statut, de son usage et de son effet dans les sociétés pré-typographiques, devait être mise en évidence d’abord, grâce à l’exposition de reproductions photographiques, et mise en perspective avec la création artistique contemporaine ensuite. Le pari était certes audacieux, même si la Casa de Velázquez, qui avait accueilli les journées LIMITS, s’y prêtait particulièrement. La spécificité de l’institution madrilène de regrouper, dans une même communauté, artistes et scientifiques constituait l’occasion de produire une action commune de recherche, sans favoriser le régime de la commande en demandant aux artistes d’illustrer les productions scientifiques, ni celui du discours en attendant des chercheurs l’exégèse historique, philosophique ou sociologique des œuvres. La création est processus, inspiration, envie ; elle est aussi hypothèse, connaissance, savoir. Elle est confrontée aux mêmes défis intellectuels que la science. Au cours des 18 mois de travail en commun, ces rapprochements se sont manifestés comme autant d’évidences, et c’est tant mieux – il n’a pas fallu convaincre les artistes de quoi que ce soit. Il a fallu pour les uns et les autres en revanche préciser, nuancer, expliciter, résoudre, modifier, perfectionner, détruire. Il a fallu créer ensemble un discours unique et solidaire sur la puissance visuelle de l’écriture monumentale avant l’apparition de l’imprimerie à partir des réflexions et des objets épigraphiques abordés dans le cadre du programme LIMITS.

Le résultat de cette recherche collective – une forme intéressante sans doute de médiévalisme d’un autre genre, c’est une exposition temporaire monté au cours du mois de mai 2019 à Madrid. Elle présente en trois mouvements la juxtaposition et les résonances entre les inscriptions tardo-antiques et médiévales d’une part, exposées sous forme de tableaux photographiques, et leur traduction contemporaine d’autre part. Gravure, photographie, vidéo, installation sonore, sculpture interprètent, décomposent, mettent en forme la matière ancienne ; elles jouent avec les textures des pierres tombales, des bijoux, des tissus ; elles tordent et plient les signes alphabétiques ; elles mettent en mouvement les monuments et les textes ; elles donnent vie et voix aux messages inscrits dans le bois ou le métal. Ce faisant, elles ouvrent une fenêtre documentaire sur ce qui échappe toujours à l’épigraphiste, à savoir les gestes et les intentions esthétiques à l’œuvre dans l’inscription. Elles affirment la marginalité efficace, la distinction recherchée de l’objet épigraphique, cette trace document et monument, imperturbable et changeante à la fois. L’articulation en trois mouvements (Matière, Signe et Temps) propose plusieurs itinéraires de visite – plusieurs “chemins épigraphiques” comme l’indique le titre de l’exposition.

La beauté des inscriptions devient-elle plus évidente une fois qu’on l’a installée sur le mur blanc de la galerie ? Une fois que la mise en vitrine a “sacralisé” l’objet et l’a transformé de facto en œuvre d’art ? Loin de là, et les collègues et les proches, qui ont visité Sendas epigráficas parce qu’ils sont vos amis et veulent comprendre les raisons esthétiques qui font que vous les entrainez trop souvent dans vos promenades épigraphiques, n’ont perdu qu’une toute petite part de leur perplexité à ce sujet. En revanche – et c’est plus important – ils ont perçu la proximité des démarches entre chercheurs et artistes, cette quête, bien modeste mais partagée, d’une traduction de la connaissance qui ne se départirait pas d’une attention à la beauté et à la poésie. Le travail au contact des artistes permet cette attention, ce pas de côté. Et il ne s’agit pas simplement de forme. Penser les sciences humaines et sociales, et l’histoire au premier chef, dans la perspective d’une réception par la création artistique, autorise la formulation de questions étrangères à l’objet en tant que source, mais qui appartiennent bien à l’objet en tant que trace. C’est sans aucun doute ce qu’a permis Sendas epigráficas en posant la voix, la couleur, l’épaisseur, le reflet, la lumière, la texture, l’émotion, le silence, la destruction, l’absence des inscriptions anciennes au cœur de la démarche artistique. Le chercheur ne devient pas artiste pour autant, il en a rarement les compétences techniques, sensibles et créatives. D’un autre côté, la figure de l’artiste-chercheur, aussi présente soit-elle aujourd’hui dans le paysage académique, pose sans doute trop de questions d’étiquette, comme l’explique Sandra Delacourt, pour servir de guide à la multiplication éventuelle de manifestations telles que Sendas epigráficas. Tous les sujets, historiques par exemple, ne se prêtent pas forcément à ce type de dialogues qui appartiennent par nécessité au domaine de la slow science et de l’expérimentation. Il faut des lieux et des temps pour produire ces réflexions collectives, et les occasions sont encore bien rares de les mener. Au terme de cette aventure, je ne doute cependant pas une seconde de leur intérêt scientifique. Elles permettent de jeter un autre regard sur la documentation, d’envisager d’autres hypothèses de travail, de produire de nouvelles associations, de discuter les catégories. Elles sont également un moyen original, ludique et poétique de diffusion des résultats de la recherche fondamentale auprès du grand public, des scolaires, des acteurs du patrimoine et de la culture.

Une année ou presque s’est écoulée depuis le vernissage de l’exposition Sendas epigráficas à la Casa de Velázquez. Les œuvres des artistes ont depuis longtemps disparu des galeries et toute l’équipe est aujourd’hui occupée par la préparation de la publication en ligne d’un ouvrage présentant à la fois des textes scientifiques issus de LIMITS, le catalogue de l’exposition et le témoignage de visiteurs experts, historiens et artistes. L’essentiel de ce projet est décrit et commenté par Morgane Uberti dans le clip vidéo ci-dessous et l’intégralité des textes et clichés documentant l’exposition peut être consultée sur le site archive hébergé par la Casa de Velázquez.

Sendas epigráficas. Exposition à la Casa de Velázquez, Madrid (mai 2019). Commissariat d’exposition : Morgane Uberti (Université Bordeaux Montaigne, Ausonius) et Vincent Debiais (EHESS, CRH), avec la collaboration d’Isabel Velázquez Soriano (Universidad Complutense Madrid). Artistes : Giovanni Bertelli, Marie Bonnin, Carlos de Castellarnau, Sylvain Konyali, Andrès Padilla Domene, Naomi Melville ; avec la collaboration de Paul Vergonjeanne. Les clichés de l’exposition et des œuvres sont (c) Casa de Velázquez.

Tisser la lettre

Rendez-vous incontournable pour l’étude des inscriptions médiévales et modernes, le quinzième congrès international des épigraphistes allemands et autrichiens s’est tenu du 11 au 14 février 2020 à Munich. Il était consacré cette année au thème du “textile” et à ses liens avec l’écriture épigraphique.

Le tissu et la pierre : tel était le titre du quinzième Fachtagung organisé par le réseau des Académies allemandes chargées de la publication des inscriptions médiévales et modernes au sein de la monumentale entreprise des Deutsche Inschriften. Organisée tous les deux ans, cette manifestation est l’occasion pour les très nombreux collaborateurs des D.I. de se rencontrer et d’échanger sur les questions éditoriales et les recensements en cours. Les épigraphistes étrangers sont généralement peu nombreux à faire le déplacement, malgré la diffusion très large d’un appel à communications toujours très alléchant. Aussi les présentations offrent-elles la possibilité d’une plongée dans la documentation épigraphique des espaces germaniques au cœur des travaux des chercheurs allemands et autrichiens, véritable terra incognita pour la plupart des épigraphistes français, espagnols ou italiens. Le format retenu par l’organisation est parfait : 25 minutes de présentation, suivies de 20 minutes de discussion ; le tout rigoureusement minuté et habillement orchestré par les hôtes de cette quinzième édition, tenue dans les très beaux locaux de l’Académie de Bavière à Munich.

Cette plongée dans la documentation est pour le moins déstabilisante pour qui est habitué aux frontières chronologiques du Corpus des inscriptions de la France médiévale, aux textes peints dans les décors romans, aux inscriptions sur les vitraux gothiques, aux épitaphes carolingiennes, aux plates-tombes des XIIe-XIIIe siècles ; à des ensembles finalement très “Moyen Âge central” dans lesquels dominent l’usage du latin, de l’écriture majuscule et les monuments funéraires. Si l’initiative menée à Poitiers s’arrête pour la publication à 1300, le corpus allemand propose en effet l’édition des inscriptions antérieures à 1650. Un autre monde donc pour les pratiques épigraphiques – de très nombreux volumes des Deutsche Inschriften contiennent d’ailleurs une majorité d’inscriptions postérieures à 1500. La plupart des communications entendues à Munich se sont ainsi concentrées sur l’épigraphie moderne en explorant des objets textiles dont on ne fait que supposer, depuis la France en tout cas, l’intérêt pour les inscriptions : tapisseries d’apparat présentant des sujets mythologiques glosés par de longs textes métriques, peintures sur chevalet figurant des “portraits de famille” dont chacun des membres est identifié par une inscription mentionnant le nom et l’âge au moment du tableau, éléments de retables et d’autels baroques dont le décor mêle ornement et écriture, effigies funéraires de pierre ou de métal augmentant par le relief la forme traditionnelle de la plate-tombe, etc. La liste de ces “découvertes” est longue et invite à nuancer ce que l’on croit savoir des usages épigraphiques pour le Moyen Âge et de leurs prolongements à l’époque moderne. Comment penser l’unicité de la culture écrite sur le temps long ? Est-il seulement pertinent d’envisager le concept de epigraphic habit au-delà d’ambiances culturelles déterminées ? Une chose est certaine : les généralités et les raccourcis ne résistent pas longtemps à la mise à l’épreuve d’ensembles épigraphiques spécifiques, et c’est en analysant les pratiques dans leur contexte qu’on peut éventuellement faire émerger des constantes, des phénomènes transversaux, des continuités… Au retour de Munich, j’en trouve subitement bien peu et c’est l’occasion – un peu douloureuse, disons-le – de revenir sur quelques convictions soudain bien fragiles quant aux relations invariantes de forme et de sens entre l’écriture et son support.

Comme annoncé dans l’appel à communications, le colloque de Munich voulait se consacrer aux liens entre l’écriture épigraphique et un matériau en particulier : le tissu. Les éléments textiles présentant des signes alphabétiques sont nombreux pour le Moyen Âge, et variés dans leurs formes et leurs fonctions. Ils sont pourtant mal connus, et leur inventaire est encore à produire. La conservation souvent aléatoire des objets et le fait que, si l’on s’en tient au périmètre traditionnel de l’épigraphie, l’écriture sur le textile est à la marge des pratiques de l’écriture exposée expliquent le relatif désintérêt des chercheurs pour ce type de pièces. En feuilletant les 25 premiers volumes du Corpus des inscriptions de la France médiévale par exemple, la moisson est bien maigre et retient moins d’une cinquantaine d’inscriptions sur textile. L’impression générale est donc celle d’une écriture qui évite le tissu, qui lui préfère, pour des raisons diverses, des matériaux d’une autre nature, peut-être plus solennels, plus résistants, plus “monumentaux” ; mais ce n’est qu’une impression qu’il faudrait vérifier, et plus encore interpréter à mesure que l’on publie les inscriptions de la fin du Moyen Âge. Le grand ensemble épigraphique de la broderie de Bayeux par exemple ou les nombreuses inscriptions du tapis de la Création de Gérone – deux superstars pourtant parmi les objets étudiés par la médiévistique et connus du grand public – ne suffisent pas à faire du textile un matériau en vue dans les pratiques graphiques médiévales.

G´erone, cathédrale. Tapis de la Création (Xe siècle)

On connait pourtant la fascination du Moyen Âge pour le tissu, comme signe de l’Antique, du sacré et du luxe, et les inscriptions placées sur ces objets participent à l’exaltation de ces propriétés formelles et symboliques. Les collections de manteaux des XIe-XIIe siècles du Musée diocésain de Bamberg montrent ainsi de nombreux textes qui font l’exégèse de la fonction du vêtement, acclament la personnalité de son propriétaire, et mettent en scène les savoirs mobilisés pour leur réalisation. La prise en compte de la matérialité de l’écriture sur le tissu a ainsi conduit les communicants à présenter les techniques et les savoir-faire pour tisser, broder ou coudre la lettre, et l’impact de la mise en œuvre sur la forme de la graphie. Avec une écriture qui relève toujours d’une composition, d’un ductus tout à fait lié au mouvement de l’outil dans le matériau, les innovations, les ajustements, les reprises, les variations, les accidents sont nombreux et renseignent sur les conditions concrètes de la fabrication des inscriptions. La “flexibilité” du tissu a été rappelée à maintes reprises dans l’analyse paléographique, mais il faudrait également mesurer son impact sur l’écriture quand le tissu est plié et replié, remisé et soustrait à la vue du public. De façon générale, comment penser l’exposition d’une écriture que l’on dissimule dans les plis de son support ?

Plusieurs communications ont montré dans le détail les fils de laine, de soie ou de lin qui forment les lettres par accumulation et juxtaposition. En plaçant ainsi l’écriture sous le microscope, on comprend l’étymologie commune de texte et de textile, ce “tissage” dans la trame pour composer un objet solidaire, matériellement et syntaxiquement. Une telle analyse à la loupe contribue à faire de l’étude des inscriptions sur tissu une épigraphie de la vitrine. Les objets qui ont défilé sur l’écran sont majoritairement des pièces de musées, sans lien désormais avec leur contexte d’origine. Les conditions de perception et de mise en scène de l’écriture paraissent inatteignables, mystérieuses, irréelles. Comment lisait-on les longs poèmes placés au sommet des tapisseries monumentales ? Que voyait-on des textes brodés sur les vêtements liturgiques ? Ces questions n’ont pas trouvé de réponses au cours du congrès, sans doute parce qu’elles ne sont pas ici posées dans les termes adéquates. Sans doute également parce que les orientations retenues par les organisateurs étaient avant tout documentaires. Les “objets épigraphiques” – les plates tombes, les tableaux, les images en général – devaient éclairer une histoire du textile dans une omniprésence artistique qu’il partage finalement avec l’écriture. On retrouvait parfois une sorte de démarche “à la Gaignières”, un usage de la source épigraphique en ce qu’elle permet une autre connaissance que celle de l’écriture. Une telle mise en abîme conduit à une meilleure compréhension des usages textiles, des phénomènes de mode, des liens entre le style du support et le style de l’écriture, mais elle ne parvient jamais à élaborer une phénoménologie du tissu, une écologie du matériau qui permettrait de comprendre les usages “symboliques” des fibres et de leur composition. Beaucoup de textes peints sur les tableaux présentant des éléments du vêtement n’ont pas fait l’objet d’analyse par exemple, pas même de mention ; parfois, l’inscription n’est utilisée que parce qu’elle permet de dater la forme de telle ou telle coiffe… On a donc assisté parfois à un exercice d’équilibre entre une démarche qui consiste à faire de l’inscription un prétexte pour l’étude des pratiques textiles, et une démarche qui consiste à étudier l’inscription sur textile sans prendre en compte les implications matérielles, formelles et sémantiques du tissage. Une voie médiane est-elle possible ? Sans aucun doute, mais elle oblige à préférer les micro-études et ce n’était pas l’objectif du colloque de Munich.

Munich, Mus´ée de Bavière. Antependium de Bamberg (c. 1260)

Le choix de centrer les réflexions sur un seul matériau est aussi problématique que productif quand il s’agit de contribuer à une meilleure connaissance de la culture écrite médiévale. S’il coupe parfois les liens entre les différents types d’inscriptions et s’il crée donc des “catégories dans les catégories”, il a eu à Munich le grand intérêt de souligner l’étendue des questions techniques à prendre en compte d’une part, et la diversité des objets graphiques pour un même matériau d’autre part (faisant ainsi éclater le monstre que constitue la catégorie monolithique d’inscriptions sur tissu). La confrontation à une toute autre documentation – plus tardive, plus domestique parfois, plus distinctive d’autre fois – invite à un renversement des paradigmes épigraphiques et à questionner à nouveaux frais certaines des évidences disciplinaires ou anthropologiques : qu’est-ce qu’écrire en tissant ? qu’est-ce que “revêtir” l’écriture ? comment articuler inscription et transparence ? C’est une autre épistémologie que mettent au point les collègues allemands et autrichiens, et il devient urgent de dépouiller et re-dépouiller humblement les volumes des Deutsche Inschriften.

Attester et prolonger l’acte par l’inscription

Beaucoup d’images monumentales pour cette troisième séance du séminaire SCRIPTA Afficher le droit au Moyen Âge. Les chartes lapidaires en perspective, au cours de laquelle les réflexions sur le statut et la valeur juridique des inscriptions faisant mention du droit ont quitté le monde des archives pour se mettre à l’échelle des bâtiments, des salles d’apparat, des murailles. Les peintures murales, les mosaïques, les constructions autonomes déploient ainsi l’écriture au service d’une évidence documentaire : donner à voir une autorité présente dans la forme autant que dans le contenu du texte.

À l’équateur du séminaire et avant de se plonger dans les beaux exemples présentés par les intervenants de cette troisième séance, un premier bilan des réflexions s’imposait pour souligner un certain nombre d’idées qui ont traversé jusqu’alors les présentations et les discussions. Premièrement, il n’est pas inutile de signaler que l’interrogation posée comme point de départ de cette réflexion, à savoir celle de la valeur et du statut de la charte lapidaire dans le panorama graphique du Moyen Âge, dépasse très largement le cadre de la documentation épigraphique. La question « Qu’est-ce que faire charte ? », posée lors de l’acte 2 à Condorcet, a montré l’étendue des problèmes de définition encore à résoudre pour l’ensemble des objets écrits dès lors qu’ils servent, au moins implicitement, l’exercice du droit. Faire charte est-il synonyme de faire titre, de faire preuve, de faire autorité, de faire loi ? Deuxièmement, on ne peut que constater la tension inévitable, dans les inscriptions, comme dans les documents manuscrits entre l’enregistrement – statique, sédimentaire, mémoriel – et l’efficacité – active, pragmatique, autoritaire – de l’écriture du droit et de la loi. Par la trace écrite, on tente de résoudre la contradiction apparente entre le temps long de l’archive et de la conservation, et l’instant de l’action diplomatique, celui de sa consignation par écrit, ou bien celui de sa mobilisation probatoire ou simplement informative.

León, cathédrale, façade. Décret d’indulgences de 1456

Inscription et document se rejoignent dans ce rapport particulier à l’actualité – les pancartes cisterciennes ont mis en lumière cette stratification du temps, mémoire et compression de l’histoire. C’est cependant dans les circonstances de la manipulation des objets graphiques qu’inscription et document se séparent. Consulter le registre, sortir la charte des archives, déplier le parchemin, dérouler le rotulus, feuilleter le cartulaire sont autant de manipulations de l’action diplomatique. Dans le cas des inscriptions en revanche, l’affichage monumental induit l’exposition permanente de l’information, sans nécessité d’une action mécanique sur l’écrit. Un tel affichage n’induit pas pour autant une publicité effective du contenu du texte, et donc une universalité de la communication épigraphique – il faudrait travailler avec précision sur cette notion de permanence (au sens où l’entend la psychologie dans le cadre de la « permanence de l’objet », entendue comme « existence en dehors de soi »), ou encore sur celle de persistance, pour approcher ce que permet réellement l’exposition de l’écriture. Que permet à la façade de la cathédrale de León, la mise en scène monumentale de la version lapidaire du décret d’indulgences donné par l’évêque Pedro Cabeza de Vaca en 1456 ? L’autorité de l’acte est-elle ressaisie par l’affichage permanent du texte dans l’espace public ? Y a-t-il dans cette monumentalisation de l’écrit une intention de solennité ou encore d’efficacité ? Dans cette quête impossible de la fonction du document se nouent plusieurs éléments récurrents de notre enquête : la mémoire de l’acte, la forme de l’objet qui l’assure et son contexte d’utilisation.

On sait qu’il est pratiquement impossible pour l’épigraphie d’anticiper, d’après la forme de l’inscription, le contenu du texte ou la fonction de l’objet graphique. La pratique épigraphique pour le Moyen Âge n’obéit à aucune règle apparente et elle n’a pratiquement jamais été normée. Pour exemple cette diversité de fait, on peut prendre les dispositions circulaires, très courantes dans les inscriptions, pour des textes très différents, dans des contextes singuliers, et répondant à des objectifs de communication variés. Existe-t-il des caractéristiques communes aux inscriptions diplomatiques, ou énonçant des décisions et des règlements ? Si la réponse semble négative pour le moment, c’est bien la question de la reconnaissance du document qui est posée, et la variété des inscriptions empêche l’attribution d’un style ou d’une formule qui transformerait l’aspect formel de l’objet graphique en un signe visuel de sa fonction. L’inscription pourrait alors jouer un rôle dans la promotion et l’autorité des droits et des lois non pas parce qu’elle possède une forme ou un contenu qui fait autorité, mais parce qu’elle prend place dans un réseau textuel qui garantit l’efficacité juridique, selon différentes modalités, de l’acte diplomatique dans le temps long de son enregistrement. Il ne s’agit plus de savoir s’il y a un acte à l’origine d’une charte lapidaire ou d’une inscription, mais de savoir comment l’une et l’autre participent à l’établissement d’une connaissance partagée de la loi.

On touche avec ce dernier point à la question générale de la fonction attribuée à l’objet épigraphique, question insoluble et qu’il faut distinguer de celle des usages et des intentions (voir à ce sujet, et sur la suggestion de Laurent Morelle, l’article important d’Elizabeth Brown, « Falsitas pia sive reprehensibilis. Medieval forgers and their intentions », Fälschungen im Mittlelalter. Internationaler Kongress der Monumenta Germaniae Historica, Hannovre, 1988, t. 1, p. 101-119). On n’a pratiquement aucun témoignage médiéval mentionnant l’utilisation faite, dans le cadre d’un litige par exemple, d’une inscription enregistrant une décision. La fonction doit être déduite d’une intention, intention que l’on fait elle-même résider dans le contenu et dans la forme du texte. À n’en pas douter, une grande partie de ce que l’on envisage a priori comme « fonction » pour l’inscription d’une part, et ce que l’objet a eu comme « effet » d’autre part sont autant d’inconnues dans la connaissance de la pratique épigraphique. Les clauses comminatoires, les mentions de malédiction, les marques de propriété renseignent éventuellement sur la volonté de garantir par le texte l’intégrité d’un objet ou d’une décision. On possède par ailleurs très peu d’inscriptions qui font elles-mêmes références à d’autres textes épigraphiques et qui pourraient éclairer de la sorte les intentions ayant conduit à l’exposition de l’écriture. L’inscription de l’évêque Marien dans la crypte de Saint-Germain d’Auxerre, peinte vers 1300, est une exception : « Ici repose, de sainte mémoire, Marien, glorieux confesseur auprès duquel repose l’évêque Géranne, comme l’atteste la très vieille épitaphe A au-dessus de sa sépulture ». Ici, l’écriture ne prouve rien, elle atteste : elle sert de témoignage, et la forme épigraphique en garantit la stabilité et la permanence. Cette notion d’attestation est celle que l’on retrouve par exemple dans les réflexions de Paul Bertrand pour les authentiques de reliques, dans son bel article de 2006.

Auxerre, Saint-Germain, crypte. Inscription funéraire de Marien (1300)

La documentation épigraphique résiste ainsi au fonctionnalisme, tel qu’on peut le comprendre pour l’architecture par exemple, et le regard sur les inscriptions doit être modifié pour s’émanciper de cette recherche de la fonction – fonction qui sert, dans les éditions de source, au classement et à la description des textes. Au sein du réseau documentaire visant à enregistrer et promouvoir l’action diplomatique, l’inscription atteste de l’existence et de la permanence d’un système de droit partagé par les émetteurs du message épigraphique et par les destinataires du texte ; elle ne prouve rien d’autre que cette existence, en même temps qu’elle met en lumière notre incapacité, parfois bien frustrante, à résoudre la question sociologique de l’effet de l’inscription sur le droit et son public.

En écho à la présentation de Sébastien Barret, Estelle Ingrand-Varenne analyse les éléments formels et textuels qui « font charte » dans le monde épigraphique et revient sur les proximités et les divergences du discours entre documents et inscriptions. Il s’agit ainsi de se demander s’il existe des codes imitables et transposables d’un support à l’autre. Entre transfert et transformation, que garde-t-on et que perd-on ? Estelle Ingrand-Varenne mène son étude à partir de trois exemples. Le « cartulaire sur ardoise de Cheffes », daté de 1167, lui permet d’abord d’approcher les phénomènes d’abrégement, de condensation et de recomposition. L’aspect compact de l’inscription produit l’image d’un « texte qui se distingue » par sa solennité : l’encadrement en rinceau, le format rectangulaire resserré, l’écriture élégante. Avec le « poème fiscal de la Grande Vacherie » de 1315, c’est le recours poétique qui est mobilisé pour distinguer le document. Tracée sur une plaque de pierre insérée dans le mur de clôture de la propriété mentionnée dans le texte, l’inscription devient amovible et reproductible, et permet d’envisager une épigraphie en mouvement, une épigraphie du multiple. Avec les mosaïques conciliaires de Bethléem (datée du milieu du XIIe siècle), Estelle Ingrand-Varenne présente un dernier exemple d’abrégement sous forme de synopsis à partir de textes intermédiaires entre le document officiel émis à l’issue du concile et l’inscription. Ici, la solennité indéniable des textes est obtenue par la mise en images des contenus et leur disposition en lieu et place des décors impériaux et sacrés. Avec cet aperçu de la documentation épigraphique entre Orient et Occident, la diversité absolue des mises en forme dans les inscriptions relatives au droit est manifeste et c’est bien la notion de solennité qui semble présider aux choix formels des « chartes lapidaires ».

Mosaïques conciliaires de la Nativité à Bethléem (XIIe siècle)

Changement de support et de décor avec la présentation de Matteo Ferrari consacrée aux inscriptions législatives émises par les institutions communales italiennes aux XIIIe-XIVe siècles. Avant de retrouver les interrogations sur la fonction et l’intention des « chartes lapidaires », Matteo Ferrari revient sur la place de ces inscriptions dans le panorama écrit de l’Italie communale et dans le domaine des images monumentales, dans lesquels se mêlent les aspects de communication politique, de propagande entre factions opposées, de promotion des institutions… Il centre son exposé sur le cas d’une inscription et d’une scène narrative installées dans le palais communal de San Gimignano. Véritable synthèse de l’acte juridique, elles proposent un assemblage sélectif des éléments les plus importants du document, par ailleurs conservé dans les archives de la commune. Matteo Ferrari insiste sur la nécessité d’analyser ces monuments visuels dans le contexte des images à valeur juridique, comme le sont les peintures d’infamie. Il rappelle à ce sujet les mentions d’inscriptions apposées puis détruites dans le cas d’un conflit entre Bologne et Modène en 1249. Le document épigraphique est alors au centre de processus complexes d’attestation de faits et de damnatio memoriae des événements et des personnes. Si l’inscription ne semble pas bénéficier d’une autonomie juridique, elle est bien le reflet et la prolongation de l’acte, et doit être mise en relation avec les éléments visuels et contextuels qui l’entourent et définissent son usage.

L’arbitrage de Scolaio Ardinghelli. San Gimignano, Palazzo del Popolo (salle de Dante), 1292

Les très beaux exemples abordés par Matteo Ferrari et Estelle Ingrand-Varenne invitent en somme à ne pas rechercher en première intention la fonction des inscriptions juridiques, et à les étudier finalement pour ce qu’elles sont plutôt que pour ce qu’elles font. Sur ce point, l’épigraphie médiévale en France est peut-être encore trop dépendante des autres disciplines, dont elle a largement repris les principes heuristiques depuis sa naissance dans les années 1960 : l’établissement d’une fonction, la recherche d’un public, les phénomènes de dépendance entre sources, etc. Le dossier des chartes lapidaires offre l’occasion de lister ces principes, d’en percevoir les apports et les limites, et de proposer éventuellement d’autres approches, le moment venu. Chaque inscription analysée dans le cadre des séminaires Afficher le droit au Moyen Âge soulève quoi qu’il en soit de nombreuses questions autour de la thématique du temps, de l’objet, de l’autorité, du geste, du pouvoir… ; au-delà donc des aspects strictement techniques ou disciplinaires que l’on se saurait cependant ignorer ou négliger pour autant. C’est au contraire dans l’étude minutieuse de tous ces fragments d’écriture que l’on approche la teneur de la culture documentaire du Moyen Âge.

La dernière séance du séminaire aura lieu le jeudi 19 mars prochain à l’École des hautes études en sciences sociales (54, boulevard Raspail, salle AS1_08) de 14h à 18h. Pour conclure ce cycle, on entendra Laurent Hablot, Maria Alessandra Bilotta, Catherine Marchal et Laurent Morelle. Pour tout renseignement, contacter Vincent Debiais.

Doublement et récapitulation

Qu’est-ce qu’une charte ? Ou plutôt : qu’est-ce que « faire charte » ? Vaste question, en apparence autant que dans la pratique des chercheurs, que celle posée pour le deuxième acte du séminaire Afficher le droit au Moyen Âge. Les chartes lapidaires en perspective, tenu le 16 janvier dernier sur le site du Campus Condorcet. Les inscriptions médiévales sont restées discrètes au cours de cette séance très diplomatique, mais les interrogations quant au statut et à la fonction du document juridique qui ont été abordées dans les communications et les discussions recoupent tout à fait celles que déclenche l’examen du matériau épigraphique*.

Il aurait peut-être fallu commencer par là : ouvrir la série des rencontres consacrées aux chartes lapidaires médiévales par un questionnement sur le terme même de « charte », sur son acception historique, son historiographie, ses usages techniques et généraux. En bref, commencer par poser les définitions de rigueur pour chacun des mots faisant titre pour ce séminaire. Comment en effet interroger la réalité historique du phénomène « charte lapidaire », si elle existe, sans savoir ce que le mot « charte » recouvre ? Le fait de concevoir, comme nous l’avons fait lors de la première séance, la notion de « charte lapidaire » comme une construction historiographique regroupant des inscriptions de formes et de fonctions très diverses nous a mené à rebondir dans la deuxième sur un travail de définition… La tentation d’ouvrir le séminaire par les objets épigraphiques les plus spectaculaires de cette pratique de l’affichage du droit nous avait conduit d’emblée à évoquer l’inscription sans évoquer la charte, ou du moins à concevoir la catégorie de « charte lapidaire » de façon tellement large que le terme « charte » ne pouvait que devenir une désignation molle et générique. Les objets graphiques présentés par les intervenants de la première séance avaient certes en commun la publication dans le matériau d’un contenu de type juridique, mais ils ne répondaient à ce qui fait éventuellement charte que par écho ou par analogie.

Il revient à Sébastien Barret (IRHT, Paris) d’avoir posé la question « qu’est-ce qu’une charte ? » pour préciser les interrogations sur le rôle des inscriptions dans l’affichage du droit au Moyen Âge. Au terme d’un parcours historiographique et documentaire riche, il remarque le caractère « mouvant » de la terminologie, déjà mentionné par Arthur Giry dans sa définition du terme « charte » (Manuel de diplomatique, volume 1, p. 8), entre une acception générale ou courante – assez proche de celle du terme « document » – et des acceptions spécifiques ou techniques. Dans tous les cas, les spécificités diplomatiques de la charte affectent le formulaire, le style de rédaction, les systèmes de validation, le statut de l’objet graphique produit… Dans sa reprise des définitions du mot « charte », Sébastien Barret signale d’abord que le terme ne désigne pas spécifiquement une typologie ou une forme diplomatique donnée, et d’autre part que ce débat de diplomatique est inséparable des réflexions historiques et contemporaines sur la doctrine juridique et les régimes de juridicité (il renvoie ici pour illustration aux réflexions de Frédéric Martin lors de la première séance du séminaire). Au-delà des aspects formels, la charte n’est considérée comme telle que si l’on suppose qu’elle fonctionne ; supposer un effet social de type juridique, dans une forme ou dans une autre, est finalement ce qui permet à un document de devenir charte dans une reconnaissance partagée de l’efficacité de l’objet graphique. L’aspect multiforme des chartes – que l’on retrouve pleinement dans le domaine épigraphique – ne relativise donc en rien l’autorité pragmatique du document. Il peut même en renforcer l’autorité symbolique, dans le cadre du dialogue entre les éléments formels objectifs et les manipulations successives du document, l’intervention manuelle du sujet, les strates d’écriture, etc. Dans ces mises en scène du temps diplomatique se construisent les « éléments de visibilité » de l’acte qui garantissent une reconnaissance partagée de ce qu’est la charte.

Charte de Ricuinus

Le rapport particulier du document diplomatique au temps, déjà souligné par Morgane Uberti pour les inscriptions tardo-antiques, et ses traductions matérielles et graphiques sont au cœur de la présentation de Claire Lamy (Université Paris-Sorbonne) consacrée à un groupe de documents relatifs aux possessions de Marmoutier à la fin du XIe siècle. Les sept dossiers diplomatiques contiennent des documents sur lesquels on a porté une mention dorsale monumentale. Elles sont apposées sur des copies figurées d’actes de donation ou de confirmation de nations réalisées soit très peu de temps après les documents originaux, soit à plusieurs décennies de distance. Si la pratique des mentions dorsales est courante et obéit dans la plupart des cas à des circonstances archivistiques et à la gestion des fonds documentaires, l’élaboration et la présence visuelle des marques sur ces documents de Marmoutier laissent à penser que d’autres raisons, sans doute moins saisissables, sont à envisager. Claire Lamy remarque que la forme circulaire, complexe, inscrite de grandes majuscules « épigraphiques » et faisant parfoisusage de la couleur, est placée au dos de documents dont la solennité a été augmentée ; les formes employées, notamment dans l’écriture, produisent des « copies figurées améliorées ». L’usage de la mention dorsale dans ce format épigraphique est distinctif et attire l’attention sur un groupe particulier de documents. S’agit-il par-là de renforcer l’autorité, au moins visuelle, de ces copies figurées ? De les isoler et de les regrouper dans le fonds documentaire ? De signaler les documents les plus importants ? De substituer visuellement la marque de validation du sceau ? La mention dorsale, quand elle adopte cette configuration circulaire et polychrome, est certes une valeur ajoutée aux documents, mais il semble très difficile de déterminer en l’état le contenu symbolique ou pragmatique d’un tel marquage distinctif. Tels que les a évoqués Claire Lamy pour Marmoutier, le recours aux graphies monumentales, la duplication des supports et la production d’un acte « augmentée » pourraient par analogie au moins se retrouver dans le processus de réalisation des inscriptions reprenant le contenu de documents diplomatiques. On y retrouve en tout cas une même démarche de distinction et de répétition.

Avec la présentation de Marlène Helias-Baron (IRHT, Paris) consacrée aux pancartes cisterciennes, on passe du principe de répétition fragmentée à la démarche consistant à regrouper, sur un même support, une série d’actes, principalement en fonction de critères géographiques. Comme l’a fait Sébastien Barret, Marlène Helias-Baron commence par s’interroger sur le terme « pancarte » et signale qu’il s’agit d’un objet historiographique qui recouvre en réalité une grande diversité formelle. La question « est-ce que la pancarte est toujours une charte ?» est d’autant plus pertinente en milieu cistercien ; là, les chartes présentent des formes et des formats très variables, des plus solennelles au moins soignées. Comme on le fait dans le cas des cartulaires, il faut donc s’interroger sur ce que produit, dans la nature du document diplomatique, le regroupement de séries d’unités documentaires sur un même support de grande dimension. La pancarte n’est pas un placard, elle n’est pas destinée à être exposée au sens propre – elle n’est donc pas véritablement un dispositif de l’affichage du droit. Elle obéit aux mêmes conditions archivistiques que la charte : pliée, marquée et mise au fonds, elle est consultée ponctuellement. Avec la pancarta, ce sont les principes de l’énumération et de la récapitulation qui sont en jeu. Il s’agit d’établir dans un seul objet graphique un état de l’histoire de l’institution cistercienne dans lequel le recours à l’écriture publicitaire (pour la première ligne du document et le marquage de l’organisation de son contenu) fabrique un monument, au sens propre une mémoire, sans recourir à l’exposition. Le débat historiographique sur la pancarte concerne donc moins son affichage et sa confusion éventuelle avec le placard, que ce que sa com-position induit des relations entre la charte et sa copie, entre le texte original et la mise en notice, entre la fragmentation des actions juridiques individuelles et une conception agglutinante de l’histoire des institutions.

Pancarte en quatre colonnes de La Ferté

L’attribution presque exclusive d’une fonction commémorative aux inscriptions médiévales empêche trop souvent d’envisager d’autres dimensions temporelles pour la pratique épigraphique – c’est l’effet de l’écrasante domination des épitaphes dans la documentation connue ou conservée pour le Moyen Âge. L’examen des pancartes cisterciennes et des dossiers de Marmoutier lors de cette deuxième séance invite néanmoins à penser d’autres rapports entre le document et l’événement : le doublement, la copie, la reprise, l’abréviation, la répétition, la récapitulation sont autant de formes de mises par écrit du passé au-delà de la commémoration, et qui accordent des statuts précis, singuliers aux objets graphiques ainsi produits. C’est sans aucun doute de cette façon qu’il convient d’envisager le rapport entre les chartes lapidaires et l’action diplomatique qu’elles évoquent, et c’est le grand apport des dossiers en apparence « très diplomatiques » abordées par Claire Lamy et Marlène Helias-Baron. Il faudra encore approfondir l’étude des inscriptions à travers les notions de distinction, d’augmentation et de reconnaissance pour savoir ce qui éventuellement fait « charte lapidaire ».

L’acte #3 du séminaire Afficher le droit au Moyen Âge. Les chartes lapidaires en perspective se tiendra le jeudi 6 février prochain de 14h à 17h30 à l’École des hautes études en sciences sociales (54 boulevard Raspail, salle BS1- 28). Pour tout renseignement, contacter Vincent Debiais.

*Compte rendu établi grâce à la relecture attentive des participants que je remercie sincèrement.

Écriture et science ouverte

L’écriture est toujours une affaire de choix, de renoncements ; une négociation de l’idéal et du possible dans le cadre plus ou moins tolérant des exercices académiques. Au moment d’ouvrir la science et de rendre disponibles différentes “versions” des travaux universitaires, on peut (et peut-être doit-on) s’interroger sur la place accordée à l’écriture et à ce qu’elle permet de liberté et de créativité. Quelques notes éparses pour partager les angoisses.

Mettre en relation des objets et des concepts en apparence disparates sans perdre la cohérence du discours, tout en répondant avec érudition et style aux enjeux historiques d’un contexte ou d’une question donnée : le chercheur qui possède cette habileté et qui maîtrise cet exercice de haute-voltige académique se distingue ; son écriture devient séduisante. La connaissance produite dans cette forme de virtuosité que constituent la mise en relation et l’écriture soignée, si elle n’est pas plus “valide” que celle mise au jour par les sans-style que nous sommes pour la plupart, possède indéniablement une valeur ajoutée, celle d’un charisme dans la lettre, d’une élégance de la pensée capable de déclencher chez le lecteur de nouvelles associations et d’encourager son envie d’aller au-delà de la somme d’informations qu’il vient de recevoir. Cette modalité d’écriture n’est bien entendu que l’un des effets de style à la disposition du chercheur. Elle est le propre d’une écriture longue, composée, bavarde et pesée. D’autres régimes stylistiques trouvent dans l’outrance, la bribe, les traces de l’oralité ou l’invective les moyens d’une même provocation intellectuelle, certes plus ou moins efficace, mais qui a sa place désormais dans le panorama des pratiques contemporaines de la diffusion.

C’est finalement le propre de l’écriture littéraire (engagée, en ce sens) que d’ouvrir ainsi les espaces du savoir. L’exercice est difficile et requiert aisance, talent et entrainement. Il est inutile de s’en lamenter, et plus inutile encore de se lancer, par effet de mode, dans l’acquisition forcée et vaine d’une verve stylistique qui risquerait de masquer la qualité de travaux de recherche brillants et nécessaires. Cependant, il est tout aussi contre-productif de nier l’intérêt d’abord d’une écriture élaborée, par talent ou à force de travail, et son effet ensuite sur le discours ainsi généré. Cette critique de bon ton d’une écriture “trop” sophistiquée, critique fréquente chez les universitaires, quel que soit leur engagement dans l’écriture, prétend affirmer la scientificité impérative, et en apparence contraignante, du discours historien en opposant histoire et littérature, ou en distinguant du moins, de façon militante, deux modalités du recours à l’écriture.

Les comptes rendus, les avis, les opinions, les ressentis qui ont abondamment circulé au sein de la médiévistique française suite à l’entrée de Georges Duby dans la Pléiade ont été l’occasion pour chacun d’évoquer “son” Duby, de faire le bilan de ses mérites, de souligner son influence sur son travail ou même sur sa vocation d’historien, mais aussi de pointer depuis le contemporain ses limites, dépassées depuis lors par une historiographie souvent trop satisfaite de ses progrès.

En homme de son temps, Pierre Nora écrit à propos de ce qu’il convient d’appeler le “style Duby”, : Sa patte réside peut-être avant tout dans une écriture délestée, à la touche vigoureuse, malicieuse par moments, alliant souci des nuances et concision, pourvue d’un sens aigu de la formule et d’une attention sans égale au rendu de la coulée du temps historique et de l’exotisme des siècles disparus. Ce bonheur de plume se traduit par un art de l’ellipse et de la litote, par l’usage du style indirect libre et par ces composantes bien françaises que sont le respect des règles, la quête d’une parfaite adéquation entre la forme et le fond, les touches de classicisme, le sens de l’équilibre, la limpidité de la phrase et l’hostilité à tout jargon. Les ouvrages de Georges Duby se distinguent aussi par l’allure cadencée de sa prose, par des variations rythmiques rendues sensibles grâce à l’alternance si caractéristique de longues phrases, pouvant approcher les deux cents mots et truffées d’incises, et des séquences de propositions nominales, particulièrement épurées donnant au texte sa pulsation et tenant le lecteur en haleine. À cette qualité musicale s’ajoute, enfin, la force visuelle d’une écriture imagée, qui n’est pas avare, quand il le faut, d’effets scéniques, dont certains sont devenus célèbres (Pierre Nora dans l’introduction à l’édition de la Pléiade, p. LXVII). Celui qui fut l’éditeur et le compagnon de Georges Duby vante en ces termes une sophistication particulière de l’écriture, celle qui s’attache à la linéarité et à la transparence du style, une sorte d’évidence du langage capable de traduire dans l’illusion de la simplicité ce qui échappe à l’historien autant que ce qu’il dévoile du Moyen Âge – la table des matières en tête de la belle édition AMG de 1976 de Saint Bernard – l’art cistercien propose dans sa monumentalité une image du “style Duby”.

La plume de Georges Duby décrite par Pierre Nora est certes relevée par les commentateurs d’aujourd’hui, mais pas nécessairement pour la louer. On y sent au contraire une certaine méfiance, une réticence face à cette histoire-littérature qui semble d’un autre temps. Or, comme le souligne Étienne Anheim dans son compte rendu, c’est bien cette proximité assumée et revendiquée par Georges Duby entre l’écriture de l’histoire et la littérature, en ce qu’elles constituent un même “plaisir du texte”, qui distingue l’œuvre de Duby, qui en fait le charisme, qui lui permet avec “élégance et rigueur” d’écrire le Moyen Âge. La très belle lecture de Pierre Tenne dans En attendant Nadeau souligne à juste titre elle aussi ce premier-plan de l’écriture et invite, en suivant Pierre Nora, à ne pas abandonner cette recherche de la “subjectivité” qui fournit “l’énergie” dans le partage des connaissances. Les tiédeurs éventuelles face au “style Duby” sont affaire de mode, peut-être. Ses descriptions des églises cisterciennes ne sauraient être plus éloignées de ce que pourrait produire un Patrick Boucheron pour les peintures de Lorenzetti à Sienne, ou un Georges Didi-Huberman pour la Madonne des ombres de Fra Angelico à Florence, pour ne citer que deux exemples de ces “plumes” de la médiévistique que l’on regarde avec admiration (et un peu d’envie, disons-le). Certes ; mais il y a chez ces auteurs, par-delà les déclinaisons de leur talent d’écrivain, une éloquence qui rend service à la recherche, qui en traduit les résultats dans la texture de la langue ; dans une beauté efficace, finalement, inséparable de la production même du savoir.

Il n’y a sans doute là rien à inventer ou à réinventer ; il n’y a rien non plus à imiter, personne à copier. Il s’agit davantage de s’autoriser à laisser l’écriture prendre la place qui est la sienne sur la voie des Humanités, celle du moyen par excellence de transmettre simultanément les faits de l’histoire et le “je” de l’auteur sans sacrifier aux exigences de l’érudition ; une écriture de l’histoire dans l’histoire, en somme ; une écriture dans laquelle, selon Edgar Morin, “le connaissant se projette dans la connaissance” (Edgar Morin dans Le cours de l’histoire sur France Culture le 30 décembre 2019).

Lors de la remise du prix Lévi-Strauss en 2011, Antoine Compagnon a, dans son discours de remerciements, fait un plaidoyer fort pour le retour à l’essai, solitaire, dans le cadre de la pratique de la recherche en sciences humaines et en littérature. On ne peut que souscrire, sans grand mérite, à cette proposition. Les sciences sociales, morales et politiques n’ont pas le monopole de l’essai, et seule la philosophie, plus par tradition littéraire que sous le coup d’une évolution de la recherche, a su pour les sciences humaines s’en emparer. Dans le domaine de l’histoire, recourir à l’essai s’apparente encore trop souvent à une démarche militante ou polémique, et sape a priori toute forme de légitimité du discours. Dans le domaine de la médiévistique, L’avenir d’un passé incertain. Quelle histoire pour le Moyen Âge au XXIe siècle ? publié par Alain Guerreau en 2001 est probablement l’un des livres forts appartenant au genre de l’essai ; le style incomparable de son auteur, ses prises de position, son engagement personnel, les digressions militantes ne laissent aucun doute en ce sens. Au-delà de l’efficacité de l’ouvrage et de la pertinence des thèses présentées, la présence de l’opinion empêche parfois le lecteur de suivre l’auteur, et provoque au mieux une réaction constructive et volontariste, au pire un agacement sans borne (les recensions de l’ouvrage parues entre 2001 et 2004 témoignent des deux positions).

L’essai peut pourtant être personnel et polémique sans être provocant au point de le rendre illisible. Les ouvrages en langue française concernant le Moyen Âge dont le titre contient le mot « essai » sont assez rares. « Essai » se trouve principalement dans des ouvrages anciens, publiés avant 1970, dont quelques titres très célèbres : Henri-Xavier Arquillière, L’augustinisme politique : essai sur la formation des théories politiques du Moyen Âge, Paris, 1955 ; Gabriel Fournier, Le château dans la France médiévale : essai de sociologie monumentale, Paris, 1978. Le mot désigne ici une tentative de synthèse qui, sans prétendre à l’exhaustivité, laisse la place à l’énoncé d’une thèse forte, personnelle, novatrice. Entre 1975 et les années 2000, le mot disparaît presque complètement au profit – c’est assez marquant – du retour du mot « histoire ». On trouve aujourd’hui de nouveau fréquemment le mot « essai » : Pierre Chastang, La Ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier : essai d’histoire sociale, Paris, 2013 ; Christiane Klapisch-Zuber, L’ombre des ancêtres : essai sur l’imaginaire médiéval de parenté, Paris, 2000. Le mot désigne ici une véritable « somme » (les deux ouvrages font plus de 500 pages), basée sur une approche personnelle de la documentation et livrant des réflexions engagées de la part des auteurs, sans que l’érudition et la scientificité des travaux ne soient jamais remises en question. Le livre de Jacques Dalarun, Gouverner, c’est servir : essai de démocratie médiévale, Paris, 2012 est un exemple lumineux de ce que peut être un essai – un livre personnel, qui interroge, fait réagir mais donne toujours au lecteur les moyens de s’engager lui-aussi dans le texte, l’auteur jouant sur toutes les possibilités de lecture du titre. L’essai n’est donc pas une tentative par défaut ; il est au contraire une forme assumée et explicite d’engagement de l’auteur dans le monde des idées, non pas indépendamment mais par-delà les objets d’étude. Les arguments sont passés au tamis de la sensibilité d’écriture et inversement, mais l’érudition toujours nécessaire, inconditionnelle, peut, dans l’essai, se faire transparente ou presque pour laisser la pensée sur le devant de la scène.

Dans un article acide sur le genre de l’essai, « The Essayification of Everything », Christy Wampole écrit que « The essayist is interested in thinking about himself thinking about things ». C’est sans doute vrai ; et s’il faut prendre garde à ce que l’écriture en sciences humaines ne devienne pas une somme monumentale d’idiosyncrasies, ne peut-on pas envisager également que c’est dans un tel engagement de l’écriture précisément que la connaissance est produite, transmise, élaborée de façon à devenir un jalon sur le chemin du savoir plutôt qu’une borne définitive ? Si certains le font déjà au quotidien ou presque, il faudra sans doute du temps pour assister à la diversification des formes et des formats, plus encore pour voir leur acceptation par la communauté académique comme des modalités valides et sérieuses de la production des chercheurs, et bien davantage enfin pour leur prise en compte dans l’évaluation et la reconnaissance du travail. C’est peut-être aussi cela que doit recouvrir l’expression “science ouverte” et désigner à travers ce syntagme à la mode les formes alternatives de publication : billets de blog, fils de tweets, impressions de visite, textes d’insomnie, brouillons angoissés… Les plateformes de dépôt en ligne proposent désormais – et c’est tant mieux – l’archivage des versions intermédiaires d’un article ou d’un projet et rendent manifestes les couches d’écriture et d’analyse. Avec cette fenêtre ouverte sur la recherche en cours, le rôle de la mise en texte de la connaissance devient visible, l’écriture n’a pas d’autre choix que de s’imposer comme le premier des ressorts de la recherche. L’auteur quant à lui se met en risque et doit poser, comme prérequis, l’indulgence, la bienveillance et la curiosité de ses pairs, autant de qualités finalement beaucoup plus répandues qu’il n’y parait – là aussi, c’est tant mieux. Dans ces propositions au bord du vide que sont l’essai, l’humeur, le journal entre autres, l’émotion, l’émerveillement, la candeur redeviennent possibles, y compris dans la recherche. Il faudra leur ouvrir la porte alors.

D’ici-là, il faut élaguer les productions de toutes les pensées nomades, des digressions trop légères, des émotions inconvenables dans la pratique de la science, et garder ces fragments dans les tiroirs le temps de juger de leur intérêt pour les autres, comme les musiciens le font pour les “chutes de studio” à la fin des sessions d’enregistrement. C’est là un exercice essentiel de patience, de décantation, de tri qui, lui, ne se distingue en rien du quotidien de la recherche. Un an pratiquement après la publication du Silence dans l’art, les paragraphes dépecés, décomposés et recomposés au fil des mois, ont trouvé leur place dans la presse en Espagne ; sans doute le changement de langue a-t-il contribué à penser ce nouveau texte comme un spin off de la monographie, sans contrainte, en liberté, sans autre exigence que celle de partager cet engagement personnel, intime parfois, dans le travail de recherche, le moment où l’objet de la recherche et le sujet se rejoignent. Je dois à l’insistance de l’amitié de Pablo Velasco de voir la publication d’Esperar con los ojos, à laquelle je renvoie ici à toutes fins utiles.

Merci à Paul Bertrand (@medieviz) d’avoir accompagné, de bout en bout, l’écriture de ce petit texte ; il l’a ouvert, précisément, et l’a nourri de ses remarques avec générosité.

Chartes lapidaires #2 – rendez-vous le 16 janvier 2020

Suite à l’annulation de la séance du 5 décembre dernier, la deuxième rencontre de notre séminaire SCRIPTA Afficher le droit au Moyen Âge. Regards croisés sur les chartes lapidaires se tiendra le 16 janvier prochain sur le Campus Condorcet. Elle sera consacrée aux questions de forme et de format ou comment faire charte.

En tout début d’année universitaire, et dans le cadre des actions de SCRIPTA PSL “Histoire et pratiques de l’écrit”, la première du séminaire sur les chartes lapidaires a posé les bases diachroniques d’une analyse des pratiques et des formes de l’affichage du droit dans les cultures pré-typographiques (voir le compte rendu détaillé de cette première séance). Le temps long envisagé alors et l’éventail des questions posées au matériau épigraphique ont pointé un certain nombre de nœuds méthodologiques : la question de l’authenticité, le lien entre original et copie, la performativité du geste diplomatique et sa persistance dans l’écriture, la formalisation du droit et sa mise par écrit… En multipliant les exemples venus de contextes très différents et sans prétendre à la mise au jour de structures ou d’invariants, cette première séance a conduit finalement à poser la question du “lieu” diplomatique : qu’est-ce qui, dans la charte, fait droit, loi ou autorité ?

Fondation d’une ferme (octosyllabes assonnancés) – 1332

Le deuxième séminaire se tiendra le 16 janvier 2020 et sera consacrée à la question d’objets manuscrits contribuant à l’expression du droit ou de l’autorité, et qui adoptent des formes et des formats hors du commun. Dans cette mise au défi de la diplomatique, la taille, la disposition, le support du texte contribuent-ils à l’efficacité des décisions, à leur diffusion, à la promotion des émetteurs, au règlement des états de tension ou de désordre ? En repartant des réflexions collectives de la première séance, en particulier du rapport dialogique entre autorité et authenticité de l’acte diplomatique dans sa dimension matérielle, ce deuxième rendez-vous sera l’occasion d’aborder les inscriptions au prisme des chartes et d’interroger peut-être plus précisément la pertinence de l’expression « charte lapidaire ».

Sébastien Barret (IRHT) – Faire charte : une introduction

Claire Lamy (Université Paris Sorbonne) – Des copies pour renforcer l’autorité ? Note sur une série de copies faites à Marmoutier à la fin du XIe siècle

Marlène Helias-Baron (IRHT) – Les pancartes cisterciennes, des chartes comme les autres ?

La séance aura lieu au Campus Condorcet, Centre de Colloques, salle 3.03 de 14h à 17h (Place du Front Populaire 93 322 Aubervilliers).

Materialities & Devotions

Du 6 au 9 novembre 2019 s’est tenu au monastère de Batalha (Portugal) un grand colloque sur le thème « Matérialités et dévotions ». Réunissant plus de soixante chercheurs, venus d’une dizaine de pays différents, cette manifestation très chargée a proposé aux participants d’interroger la dimension objectale de la relation au divin dans le contexte d’un long Moyen Âge, en parcourant une grande Europe d’est en ouest et du nord au sud. L’occasion de découvrir ou de redécouvrir des images et des artefacts qui médiatisent ou traduisent des formes variées de dévotion.

Livres, calices, meubles, plafonds, peintures monumentales, vêtements, amulettes, tombeaux, reliquaires, enseignes. Les quelque 2000 diapositives qui ont défilé pendant quatre jours dans les salles du monastère de Batalha n’ont certes pas épuisé la diversité matérielle du Moyen Âge, mais elles ont permis d’apprécier l’éventail des matériaux utilisés, des techniques maitrisées, des savoir-faire mobilisés, et plus généralement des moyens humains et économiques déployés pour produire les objets mis en action dans le cadre des dévotions médiévales. Cette diversité inépuisable des formes commande l’emploi du pluriel pour tous les descripteurs de ces phénomènes : il faut parler de dévotions, de religiosités, de liturgies, d’expériences rituelles se déroulant dans des contextes culturels et sociaux précis, déterminés par une série de facteurs historiques irréductibles à un modèle unique de relations entre l’objet et la dévotion.

Ce n’était pas l’intention des organisateurs du colloque de Batalha, bien entendu, que de proposer une telle analyse structurelle qui appauvrirait nécessairement la spécificité des discours en images, l’empathie propre à chaque action de dévotion, les conditions particulières – parce que sociales – des ritualités médiévales. C’est la raison pour laquelle Miri Rubin (Queen Mary, University of London) s’est bien gardée dans sa conférence plénière de « conclure » le colloque, préférant l’exercice d’autocritique de son livre important Corpus Christi. The Eucharist in Late Medieval Culture (Cambridge, 1991) au prisme des tendances historiographiques actuelles : l’activation des sens, le genre des pratiques dévotionnelles, une approche anthropologique de la liturgie, la performance des rituels, la spatialité et les objets du culte…

Globalement, ce bilan fourmillant de pistes encore à explorer dans l’étude de la culture matérielle du Moyen Âge a révélé la façon dont le material turn a eu tendance – et continue à le faire parfois – à évacuer deux aspects pourtant fondamentaux dans la relation au divin. Le premier concerne la dissimulation du social par le matériel. On pourrait s’attendre à ce que l’attention portée aux objets, à leur valeur, à leur sens, à leur fonction, conduise la recherche vers l’humain qui commande, fabrique, vend, achète, manipule, conserve, détruit, transmet l’artefact ; on attendrait finalement une incorporation de l’objet dans la sphère sociale et son institution dans les rapports entre les individus et les groupes : rapports marchands, rapports de pouvoir, rapports esthétiques… Or, les communications prononcées à Batalha ont montré que c’est rarement le cas : les images, les formes collectives ou individuelles de dévotion, les objets existeraient pour eux-mêmes, désincarnés, instruments hors-sols de pratiques pouvant se passer d’un ancrage dans le monde vécu. Dans ce contexte, le manuscrit n’a pas besoin de lecteur ni de scribe, le livre liturgique de cérémonie, l’image de spectateur, le reliquaire de relique, l’église de communauté, le matériau de propriétés. La seconde évacuation concerne la dimension spirituelle de la relation des objets au divin. L’attention portée à la culture matérielle dans la pratique religieuse coupe ainsi l’expérience de sa dimension transcendante. La dévotion, la contemplation, la prière, la méditation, quand elles sont envisagées à travers les objets et les images qui les médiatisent, sont trop souvent réduites ou bien à une action dépourvue d’effet, ou bien à une efficacité d’ordre magique. Tout se passe finalement comme si la culture matérielle ne pouvait contenir dans ses formes les intentions spirituelles des hommes et des femmes du Moyen Âge. Le recours à la notion d’affordance, forgée à la fin des années 1970 par James Gibson entre autres, si elle permet de penser l’objet et l’homme dans les possibilités de leurs interactions, réduit finalement la fonction de la culture matérielle à ce qu’elle autorise sur le plan mécanique ; ce qu’elle induit nécessairement sur le plan immatériel d’une relation au transcendant disparait alors de l’analyse en raison de son caractère ineffable, et par conséquent résistant à la démarche historienne.

Ces deux tendances – l’objet comme un hors-social et l’objet comme in-transcendance – construisent de fait une approche muséographique des matérialités ; des artefacts pensés sans contexte et sans effet, exposés dans la vitrine d’une approche ouvertement désacralisée ; une collection d’objets qui ne sont plus l’indice et la trace que d’eux-mêmes, qui ne renvoient à rien qui pourrait échapper d’une façon ou d’une autre à l’historien. C’est là une vision bien réductrice – donc fausse – de ce que l’anthropologie historique a permis de tirer de l’exploitation des sources matérielles du Moyen Âge. Et c’est d’ailleurs ce sur quoi Jean-Claude Schmitt (École des hautes études en sciences sociales, Paris) a insisté dans sa conférence inaugurale. Comme Miri Rubin – c’est intéressant de le noter d’un point de vue rhétorique et heuristique, Jean-Claude Schmitt a choisi lui aussi pour fil rouge de commenter un ouvrage essentiel sur cette question du lien entre matérialités et dévotions, le Christian Materiality de Caroline Walker Bynum (New York, 2011). Il a ainsi posé le paradigme de l’Incarnation au centre de cette relation entre le visible et l’invisible, en ne séparant pas, dans la relation au réel, ce qui relève de l’expérience des sens (le rythme donné par les cloches, le contact des images…) et la transcendance de qu’elle signale.

C’est une caricature, bien entendu, que d’extraire de la sorte ces deux tendances du programme très riche de Batalha, et les communications prononcées à cette occasion ont en réalité su fournir de nombreuses pistes de recherche pour penser les dévotions médiévales. Parmi elles, on peut retenir trois thématiques transversales. La première concerne les phénomènes de l’éphémère. La conception muséographique des objets invite par inertie à les penser dans une stabilité et une permanence qui sont bien souvent étrangères à la mise en scène des objets et des images. Il faut au contraire envisager une alternance entre l’exposition et le confinement, entre la manipulation et le repos, entre l’installation définitive et l’affichage provisoire. La culture matérielle, y compris dans son utilisation dévotionnelle, pose une fluidité de principe qui se manifeste de façon évidente dans les cérémonies ponctuelles de la liturgie (parement de l’autel, installation de « décor », alternance des couleurs liturgiques), mais qui est à l’œuvre dans bien des domaines (dépôts funéraires d’objets liturgiques, institution en « reliques » d’objets du quotidien, thésaurisation des manuscrits). La deuxième thématique transversale est celle de la tension entre le symbole et l’instrument. Bien des présentations ont insisté sur le fait que les objets et les images manipulés dans le cadre des pratiques dévotionnelles n’étaient finalement que des symboles, les signes tangibles d’une entité inatteignable dont ils manifestent l’existence d’abord, la présence ensuite dans le monde sous une forme déterminée : le crucifix pour le Christ, le reliquaire pour le saint, le vin pour le sang, le livre pour la parole. Dans le même temps, ces signes sont les instruments du processus dévotionnel qui permet d’atteindre par la médiation des sens et de l’esprit ce qui est hors de soi, hors du monde. Or, cette tension interroge le statut de l’objet lui-même : le calice reste-t-il calice en dehors du sacrifice eucharistique ? Qu’en est-il des images peintes dans un manuscrit quand le livre est fermé ? C’est cette tension que mobilise la notion d’agency d’Alfred Gell en décrivant le processus de virtuosité à l’œuvre dans l’efficience de l’objet. Cela nous amène à la troisième thématique, celle concernant la dimension multimodale des objets de dévotion qui opèrent toujours dans le matériau et au-delà simultanément, en mobilisant plusieurs sens, des gestes, des mouvements dans l’élaboration de discours complexes. La dévotion semble ainsi liée par nature à la notion de performance qui met en relation l’objet et ce qu’il permet d’atteindre. La multiplication des empreintes matérielles de la dévotion (enseignes de pèlerinage, images votives, jetons, ex-voto) témoigne de la nécessité de faire siens l’objet et l’image, de l’incorporer, de transformer la matière en corps finalement dans la pratique dévotionnelle, dans une sorte de gigantesque analogie chrétienne du processus eucharistique.

Calice du trésor de Kaper Koraon (Walters Museum)

Dans le cadre monumental du monastère de Batalha, de tels enjeux historiques et anthropologiques du colloque ont trouvé un écho particulier. Une organisation sans la moindre fausse note, des discussions de très bonne tenue et des échanges nourris ont contribué au climat très stimulant de ces journées. Au retour, la notion d’objet ou d’image de dévotion continue à poser bien des questions quant à sa pertinence pour les cultures chrétiennes de l’Occident médiéval et leurs traductions dans le matériau et dans le visuel.

Le colloque Materialities and Devotions était organisé le très dynamique Institut d’études médiévales de l’Université Nouvelle de Lisbonne, le Centre d’études d’histoire religieuse de l’Université Catholique du Portugal et l’administration du monastère et la municipalité de Batalha.

Le temps long du juridique Autorité, auteur-ité, authenticité

La première séance du séminaire SCRIPTA « Afficher le droit au Moyen Âge : les chartes lapidaires en discussion » s’est tenu le 9 septembre 2019 à l’École des hautes études en sciences sociales. Premier acte d’une exploration en quatre temps, il était consacré à la mise en perspective de la documentation épigraphique médiévale relative à l’expression du droit et de la loi avec les inscriptions tardo-antiques, byzantines ou modernes. L’occasion d’aborder des définitions, de clarifier le vocabulaire, de poser les questions théoriques, mais plus encore de constater l’immense diversité des formes épigraphiques à prendre en compte dans le cadre de cette recherche*.

Proposé dans le cadre de l’IRIS SCRIPTA, le projet « Afficher le droit au Moyen Âge » réunit plusieurs équipes de Paris Sciences & Lettres et propose, à travers un nouvel examen des chartes lapidaires médiévales, une interrogation croisée sur la culture écrite du Moyen Âge : pourquoi et comment produit-on le geste graphique dans un domaine particulier, celui du droit, de la norme, de la prescription, et dans une forme particulière, celle de l’affichage, de l’exposition, d’une publicité, réelle, restreinte, fictive ? Pour tenter de répondre à cet éventail de questions, quatre rencontres au cours de l’année universitaire 2019-2020 seront consacrées aux aspects formels, visuels, textuels des inscriptions épigraphiques dont le contenu possède a priori un lien avec l’exercice du droit, un lien qu’il faudra identifier et qualifier. Les inscriptions ont-elles tenu un rôle de nature juridique dans les sociétés prémodernes ? Ou à rebours : la pratique du droit a-t-elle commandé, imposé, conduit à l’usage de l’écriture épigraphique pour l’affichage, la diffusion, la connaissance des dispositions ? Les précautions à prendre en abordant cette recherche tiennent au fait que les termes mêmes de l’enquête sont complexes. On s’intéresse en effet à des objets épigraphiques, à des textes produits sur une matière permettant a priori leur affichage ou leur exposition, provisoire ou permanente, et possédant, implicitement ou explicitement, une connexion avec la documentation diplomatique. Chacun de ces termes représentant un défi heuristique, on imagine facilement celui que représente leur mise en relation dans l’étude de ce que l’historiographie a désigné et continue à désigner sous le nom de « charte lapidaire ».

“charte” lapidaire de Crest : l’acte ? sa copie ? sa publication ?

Malgré d’évidentes difficultés terminologiques (une inscription n’est pas une charte, toutes les inscriptions ne sont pas lapidaires, etc.), cette notion, employée dans les études diplomatiques et épigraphiques depuis le milieu du xixe siècle, désigne une grande variété d’inscriptions présentant des similitudes formelles et/ou textuelles avec la documentation diplomatique médiévale, et établit implicitement les objets épigraphiques dans une relation (de lieu, de forme ou de fonction) avec des dispositions de nature juridique. L’expression « charte lapidaire » conjoint dans un même syntagme une catégorie diplomatique avec le substantif « charte » (impliquant des formes, des contenus, des effets spécifiques), et un matériau dur et durable dans l’adjectif « lapidaire ». En arrière-plan, elle interroge la capacité de la pratique épigraphique à fonder, affirmer et transmettre le droit. Sans doute parce qu’elle s’est longtemps passée d’une réflexion de fond sur cette question, l’étude des inscriptions a constaté, affirmé ou nuancé les connexions éventuelles entre paléographie, diplomatique et épigraphie sans pour autant chercher à les expliquer dans le contexte théorique et la pragmatique des cultures écrites médiévales. Par ailleurs, la recherche a traité pour cette question un ensemble réduit de documents, pour la plupart antérieurs à la fin du XIIIe siècle, en laissant de côté les inscriptions plus tardives, en lien avec les fondations d’anniversaire et de chapelle notamment, qui multiplient le nombre des gestes graphiques et qui posent de nouvelles questions quant à la fonction des images et des textes monumentaux. Aussi le dossier est-il largement à reprendre dans le temps long du Moyen Âge, par-delà les frontières éditoriales, disciplinaires et chronologiques.

C’était tout l’enjeu de la première séance tenue le 9 septembre dernier à l’EHESS, qui se proposait d’envisager ce lien entre affichage de l’écriture et écriture du droit pour le Moyen Âge et au-delà. Elle avait pour ambition de s’interroger sur une éventuelle spécificité médiévale d’un tel dispositif graphique. De façon générale, elle voulait soulever certaines questions articulant la présence des inscriptions et leurs fonctions dans le paysage graphique avec le pouvoir juridique des institutions ou des personnes émettrices. Le geste de communication qui consiste à apposer une inscription est-il de nature juridique ? Comment penser cet affichage dans le contexte des négociations ayant conduit à l’obtention et à la promulgation des droits contenus dans la charte ? L’effet produit par l’affichage épigraphique acquiert-il dans les moyens mobilisés (localisation, forme, graphie) une réalité symbolique, pragmatique, voire performative ? Si tel est le cas, comment passe-t-on d’un acte diplomatique à l’exposition de son contenu ?

À ces interrogations, l’historiographie a jusqu’à présent fourni des réponses trop tranchées pour être satisfaisantes. L’épigraphie française a ainsi placé la pratique médiévale des chartes lapidaires en rupture avec les pratiques antiques qui, contrairement aux inscriptions du Moyen Âge, répondraient dans leur intention à un objectif juridique. L’affichage des décisions sur le forum était une norme du fonctionnement civique à Rome, et le contenu des textes épigraphiques possédaient dans leur mise en œuvre sous forme d’inscription un caractère contraignant. Dépouillée de cette fonction juridique intrinsèque, la charte lapidaire médiévale ne pouvait dès lors que posséder une fonction de représentation, un caractère « symbolique » pour suivre Armando Petrucci, et son exposition n’est alors qu’affaire de choix. Le fait qu’il n’existe pas (ou presque) de copie littérale d’un acte juridique sous forme épigraphique et l’absence des signes diplomatiques de validation d’une part, et le rôle probatoire et normatif des actes copiés et conservés sur parchemin dans les archives médiévales d’autre part, appuieraient la dimension exclusivement publicitaire de l’inscription, au détriment de son efficacité juridique, à moins de la considérer comme un relai (visuel et textuel) de l’acte original. Sans être complètement erronée, cette lecture réduit cependant considérablement la fonction de « symbole » attribuée par Armando Petrucci à l’écriture exposée en même temps qu’elle confond intention et effet dans la pratique épigraphique. L’épigraphie médiévale en Espagne a quant à elle abordé la question différemment, en supposant un caractère juridique intrinsèque pour toutes les inscriptions ne possédant pas de caractère littéraire ; il y aurait ainsi derrière chaque épitaphe, consécration, dédicace ou mention de construction un acte diplomatique (réel ou fictif, conservé ou perdu) dont l’inscription assurerait la publicité, la permanence et l’universalité. Au-delà des difficultés méthodologiques évidentes d’une telle approche et la négation partielle de la réalité documentaire médiévale qu’elle suppose, elle attribue surtout aux inscriptions une valeur diplomatique en l’absence des caractères formels qui fondent pourtant, dans l’historiographie espagnole, la définition même du document diplomatique. Comme souvent face à deux positions aussi éloignées l’une de l’autre, tant dans leurs méthodes que dans les conceptions intellectuelles qui les sous-tendent, il convient sans doute d’envisager une voie médiane prenant en compte la réalité documentaire du Moyen Âge, dans laquelle on rencontre de fait assez peu d’inscriptions possédant explicitement les caractères formels d’une charte, en même temps qu’elle reconnaît l’effet normatif de nombreuses inscriptions médiévales et l’importance visuelle et symbolique de leur présence dans le paysage. En revenant à ce que produit le document diplomatique (à son effet, donc), il n’y aurait pas de contradiction entre publicité et droit à condition de les faire résider, par évocation ou métonymie, dans l’intention de l’inscription et son effet, et non dans la nature du document ainsi produit.

le boisseau de Loudun au Musée Sainte-Croix de Poitiers ou le droit au-delà de la formule

Ce que l’on peut tirer ainsi, lors d’un premier examen de la documentation, doit cependant être mis à l’épreuve d’une réflexion plus précise du point de vue de la théorie et de l’histoire du droit. Frédéric Martin (Université de Nantes) s’est chargé dans une première communication de cette mise à l’épreuve, en signalant d’abord à quel point l’épigraphie a jusqu’à ce jour été délaissée dans l’histoire du droit médiéval. La maigre bibliographie n’aborde l’inscription qu’en tant que source ponctuelle et non pour une réflexion sur la publicité du droit, moins encore sur la juridicité des inscriptions. Avec l’exemple du cri public, on constate pourtant que la mise à disposition de tous des décisions est l’objet d’une attention particulière de la part des médiévaux, même si le cri rend compte d’une tension entre l’éphémère et le durable. De façon générale, Frédéric Martin signale les difficultés qu’il existe à vouloir faire entrer les inscriptions dans des catégories médiévales elles-mêmes très poreuses : juridique/non juridique, validité/normativité, authenticité/autorité… La souplesse des formules, la laxité des structures diplomatiques et l’influence du contexte d’exposition sont autant de variantes à prendre en considération dès lors que l’on cherche à déterminer si les inscriptions servent à la publicité ou à l’efficacité du juridique. L’inscription, si elle constitue un « mode de publication de la norme juridique », ne suppose pas d’arrière-plan diplomatique dans la mesure où le droit ne se limite pas à la forme diplomatique. Frédéric Martin prend à ce titre l’exemple de la mesure de boisseau en fonte conservée au Musée Sainte-Croix de Poitiers dont l’inscription, en distinguant l’objet et en l’instituant comme norme, produit du juridique ; une forme stable, durable et contextuelle de la norme. Il signale ainsi la réflexivité constante de ces textes qui se citent, se répondent, créent un réseau de références partagées au sein duquel se fabrique « l’imaginaire du droit ». Nombre d’inscriptions font en effet mention d’opérations juridiques (fondations, donations en particulier). La question posée est alors de savoir si l’inscription ne fait là que « rendre publique » une norme juridique qui lui demeure étrangère ou si, au contraire, c’est par l’auto-désignation épigraphique que les opérations mentionnées font droit. Dans le premier cas, l’inscription est détachable d’une norme juridique dont elle ne porte que la trace ; dans le second, l’inscription n’est pas détachable de l’opération juridique non seulement parce qu’elle en conditionne l’effectivité mais surtout parce qu’elle constitue la modalité même de juridicisation de l’opération. Pour Frédéric Martin, cette seconde interprétation est plus cohérente : « l’absence de norme supérieure unifiée de juridicité la renvoie à des modalités sociales d’institution réflexive du droit (l’auto-référence) ». Dès lors, les inscriptions comme indices des « marges » et des « traces » de droit ne sont pas seulement des sources documentaires, mais des expressions de l’existence du droit au moins jusqu’aux XIIe-XIIIe siècle. Il formule enfin l’hypothèse selon laquelle ce ne serait qu’à ce stade que la « révolution de l’écrit », la multiplication des actes et archives, l’organisation des institutions d’écriture du droit déplacent ces inscriptions du centre vers la périphérie du droit, n’en faisant plus des expressions de droit mais des traces de celui-ci. En décrivant les effets de marquage et d’adresse propres aux inscriptions juridiques, Frédéric Martin nous invite avec sa présentation à ne pas cantonner la juridicité aux formes diplomatiques, à aller au-delà des formules et de leurs ressemblances pour investir les « marges de la juridicité » et explorer le spectre épigraphique dans toute son étendue, des chartes lapidaires aux mentions plus discrètes de la norme.

De cette extrême labilité médiévale, l’exposé de Morgane Uberti (Ausonius-Université Bordeaux Montaigne) propose le précédent romain et tardo-antique. Posée par l’historiographie comme le parangon d’une pratique normée et normative, l’épigraphie romaine offre de nombreux exemples d’une « formalisation épigraphique » des prescriptions et de leur affichage public. Partant de la loi des XII tables, parce qu’elle pose l’évidence des liens entre écriture, droit et affichage, il s’agit de s’interroger sur ce qu’ajoute la réalisation épigraphique à la valeur de la loi préalablement énoncée et écrite ou encore sur les rapports entre modalité d’affichage et validité du droit. S’il faut sans doute évacuer assez rapidement, comme l’avait déjà fait Frédéric Martin, la notion d’une validité en propre, c’est pour mieux introduire celle de « dignité » ou celle de « solennité » défendue d’ailleurs ponctuellement dans les textes contemporains – dignité du matériau, de son ancrage historique, du geste d’écriture, du contenu. Enfin, poser la question de la juridicité de l’inscription à partir de sa place dans le scénario diplomatique pour l’Antiquité classique permet de questionner la notion d’authenticité. Là, l’inscription ne s’entend pas comme la copie d’un acte princeps mais comme un exemple parmi d’autres de la publication de la loi. L’inscription juridique antique pourrait donc s’examiner au titre de la « ressemblance vertueuse », notamment avec la procédure dont la loi est issue. Ainsi, la lecture publique permise en contexte par l’affichage épigraphique autorise la re-citation de la loi, ramenant au moment même de la fabrique du droit et à la voix du législateur dont elle « assure la vitalité et l’actualité ». Plusieurs actes tardo-antiques précisent les conditions de l’énonciation du discours impérial. Enfin, la cursivité du nom ou des verbes notificatifs dans une inscription de Kairoun datée des VIe-VIIe siècle (CIL VIII, 23127) deviendrait l’empreinte de l’exercice du droit. Cette mise en présence, par la voix ou en lettres, des gestes qui font la loi, on doit s’interroger sur la valeur de l’inscription ainsi affichée : est-elle « symptôme de l’événement diplomatique », « archive » du document, « fac-similé » d’une écriture autre ? Partant de ces « traces » de l’action juridique, on revient par la bande à la notion d’authenticité et à celle d’autorité. Si elles paraissent impossibles à atteindre par le ressort épigraphique, les rares inscriptions tardo-antiques clairement juridiques invitent toutefois à les questionner pour envisager leur référence à une éventuelle procédure juridique. Dans cette mécanique complexe de la mise en objet de la loi, la fabrique d’une image documentaire joue un rôle central, en particulier dans l’Antiquité tardive, au moment où le caractère juridique résiderait dans la capacité de l’inscription à transmettre, dans ses formes graphiques et au-delà du contenu, le contexte normé à l’origine du droit. L’authenticité juridique cèderait ainsi le pas dans l’espace public à une autorité par le signe. Dans sa présentation, Morgane Uberti enrichit donc l’équation d’une troisième inconnue, celle de la voix qui, avec l’inscription et le document, construit un système d’exposition complexe entre antériorité nécessaire de la norme, permanence de sa validité et actualité de son efficacité.

Les enjeux de chronologie, de rapport du texte au déroulement du temps, se retrouvent au cœur de la présentation d’Arnaud Loaec (Centre d’études supérieures de civilisation médiévale, Poitiers) qui exporte les questions de l’affichage du droit dans le monde byzantin. Il commence par constater le recours très peu fréquent aux inscriptions dans ce domaine, même s’il faut, comme en Occident, envisager que les mentions de l’autorité impériale ou ecclésiastique, les inscriptions édilitaires, les textes commémorant constructions et donations, les rappels de victoires militaires, aux « marges de la juridicité », constituent autant d’occasions d’afficher un pouvoir de contrôler, réguler, décider, contraindre. Pour évoquer concrètement ces questions, Arnaud Loaec prend l’exemple d’un édit conciliaire de 1166 publiant un certain nombre de faits et de décisions dans le domaine religieux. Le texte a pour objectif, au moment de sa publication, de clore une séquence d’intenses débats théologiques et de diffuser dans l’empire les conclusions d’un synode, approuvées par le souverain. La décision de recourir au vecteur épigraphique est donc ici moins commandée par le contenu du texte que par la possibilité d’afficher, de façon hyperbolique et à l’échelle du territoire sur laquelle elle s’exerce, l’autorité impériale. C’est la raison pour laquelle l’édit en question a été réalisé sous forme épigraphique comme un véritable monument de pierre, de grandes dimensions, solennel dans sa forme et dans sa formulation. Sacrifiant sans doute une partie de la lisibilité du texte, on a conçu l’inscription comme un marqueur dans l’espace, comme un signal clairement visible à défaut d’être entièrement lisible. L’édit dans sa forme épigraphique se situe au bout de la chaîne documentaire. Il constitue la « copie » du document diplomatique composé à l’issue de la querelle théologique, produit en plusieurs exemplaires au sein de la chancellerie impériale, envoyé par la suite à ses différents destinataires. Il faut alors s’interroger sur les durées en jeu dans le changement de support d’une part, et sur les modifications éventuelles entre les différents documents. La valeur juridique du premier document persiste-t-elle de la même façon dans toutes les « versions » de l’édit ? Si tel est le cas, repose-t-elle sur les mêmes éléments formels ou langagiers ? Il faudrait pour répondre à ces questions pouvoir mettre en regard tous ces documents, ce que les conditions de conservation ne permettent que rarement, en Orient comme en Occident.

Anne Béroujon (Université de Grenoble Alpes) reprend l’idée de marquage dans l’espace dans sa communication consacrée aux inscriptions civiques et aux textes de fondation dans les églises et les chapelles de la ville de Lyon à l’époque moderne. Dans ces textes nombreux et solennels, il s’agit pour les consuls de « dire leur bonne gestion de la ville » en ponctuant l’espace de textes à haute valeur symbolique ; une topographie urbaine finalement, dans laquelle les inscriptions célèbrent les individus et l’institution. Dans cette « prise de possession de l’espace urbain », les consuls n’ont pas recours à un format juridique pour les inscriptions édilitaires. Si celles-ci font parfois référence aux décisions et prescriptions consulaires, l’autorité du document réside davantage dans la mention explicite des législateurs et l’insertion de leurs actions dans le « temps de la ville ». Les inscriptions proposent en réalité un résumé du document original (fondation, donation, construction, dotation), accompagné de commentaires, et affichent une interprétation des dispositions juridiques. Cet affichage des édits et des décisions prend place dans un réseau complexe d’écriture exposée dans la ville, parmi les écriteaux, les enseignes, les banderoles. Là, l’épigraphie rencontre l’imprimé, le permanent rencontre l’éphémère. De véritables programmes d’affichage se mettent en place et le consulat s’expose par l’écrit à l’échelle de la cité. Le rythme de la mise en œuvre des inscriptions traduit dans l’espace l’emprise de l’institution sur la ville, les phénomènes de crise, les moments de prospérité. Finalement, c’est bien le pouvoir qui s’affiche dans la présence même du déploiement épigraphique, avec en filigrane toute la question, non plus de l’inscription du droit, mais celle du droit à l’inscription. Comment fonctionne la possibilité même de recourir à l’écriture exposée ? Comment sont gérées les prééminences, les exceptions, les interdictions, leurs détournements ? On retrouve ici des questions qui valent pour tous les systèmes de signes dès lors qu’ils prennent en charge la possibilité du contrôle et de la contrainte – c’est le cas de l’héraldique, entre autres. Si la question de l’épigraphie communale est largement abordée pour le Moyen Âge, en particulier en Italie, le travail d’Anne Béroujon pour la ville de Lyon invite à repenser ce phénomène à l’échelle des cités, indépendamment des contenus textuels, en dehors notamment des références explicites aux institutions civiques. La topographie épigraphique comprend en effet l’ensemble des manifestations monumentales de l’écriture qui, mises en réseau et superposées au tissu urbain, proposent une autre géographie de l’autorité.

Avec la communication d’Isabelle Bretthaeur (Archives nationales), on passe des grandes inscriptions monumentales affichées sur les ponts, les portes et les palais de Lyon à des objets bien plus modestes dans leur taille et dans leurs dispositifs graphiques, mais tout aussi intéressants dans leur relation à l’enregistrement des décisions et des contrats. Elle prend pour objet de son travail de petites plaques d’ardoise présentant en écriture cursive, à peine incisée à la surface du matériau, des textes mentionnant la commande, l’exécution, le prix et la date de travaux de construction ou de rénovation pour des bâtiments ecclésiaux. Ces inscriptions sont aujourd’hui conservées dans des fonds d’archive, comme s’il s’agissait de documents de la pratique, ou dans des réserves de musées, comme s’il s’agissait d’objets archéologiques. La réflexion d’Isabelle Brettauher se place de fait dans une démarche tout à fait actuelle de redéfinition des formes de l’écriture pragmatique, à la fin du Moyen Âge notamment, qui entend d’une part montrer la diversité des circonstances, des intentions et des formes des documents de la pratique, et qui attire l’attention d’autre part sur les dynamiques et les rythmes des processus d’enregistrement, d’utilisation et d’archivage de ladite documentation. Au cours de ces manipulations, l’affichage, ponctuel ou durable, est sans doute plus fréquent qu’on l’a cru – les trous percés dans les ardoises laissent ainsi envisager qu’elles aient été pendues peut-être à un support fixe pour permettre la lecture des deux faces inscrites. Quoi qu’il en soit, les textes incisés sur ces objets (dans une écriture qui ne diffère pas fondamentalement de celle que l’on trouverait sur le papier) enregistrent une procédure plus qu’une décision, et les objets ainsi produits doivent être envisagés dans un « mouvement » diplomatique, celui liant la décision, le contrat et sa réalisation. Même si le nombre de ces ardoises inscrites augmentent au fur et à mesure des découvertes ou des récolements d’archives et de musées, celles-ci sont encore trop peu nombreuses pour identifier avec pertinence leur statut et leur fonction. Sont-elles en jeu dans la publication du contrat ? Remplacent-elles au contraire les supports souples dans la conservation documentaire ? Constituent-elles une forme provisoire du contrat ? La recherche est à poursuivre mais elle met d’ores et déjà le doigt sur des questions très importantes quant à la réification du lien social – incarné dans une quantité de matériau exposé comme support de la trace écrite d’un contrat – et quant aux moyens de sa notation par l’écrit.

tables claudiennes : le discours par écrit, la loi dans la voix

Au terme de ce premier atelier de travail, très riche et très animé, les présentations et les discussions ont montré l’intérêt certain et les difficultés historiques – non moins certaines – de l’exploration des conditions et des formes de l’affichage du droit au Moyen Âge. Elles ont souligné la porosité constante des formats et de leurs catégories d’analyse, porosité qui témoigne finalement moins de la proximité formelle ou fonctionnelle des documents que de la transversalité des notions qu’ils transmettent : la norme, l’autorité, la reconnaissance, le pouvoir. L’inscription « juridique » semble donc moins servir à propager le droit qu’à afficher le législateur ; elle est moins le vecteur d’une norme que la trace du processus qui a conduit à sa publication. Et c’est dans cette conjonction des temps – l’antériorité de la décision et la permanence de son effet – que l’inscription assure au droit une efficacité « aux marges de la juridicité ». Elle opère en un objet, résultat de la composition d’éléments « qui font charte ».

Ces éléments, contenus dans les formats, les formes et les formules, seront au cœur de la deuxième séance du programme SCRIPTA « Afficher le droit au Moyen Âge », prévue le 16 janvier 2019.

*Compte rendu préparé grâce à la relecture attentive des participants au séminaire. Merci à tous !